ARCHITECTURE | ECOLOGIE en FRANCE | 1944 - 1968 [Partie 3/3]



Vladimir Kalouguine
Les HLM d'Angers. 
© Marie-Hélène Gompel 



3e Partie.
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ÉCOLOGIE
INSTITUTIONNALISÉE...


1970 | 100 Ecolo Mesures
Le gouvernement français publie son programme des Cent Mesures pour l’environnement, rédigé par un comité interministériel (quatorze départements ministériels et secrétariats d’État, régions) dirigé par Serge Antoine, né de la volonté du ministre Chaban Delmas qui souhaitait :
« Dans le cadre de la politique française d'aménagement du territoire, je vous demande de bien vouloir me soumettre, avant la fin de l'année, un programme d'action propre à assurer une maîtrise plus grande de l"environnement", par les moyens notamment de la lutte contre les nuisances, de la réduction du bruit, de l'élimination des déchets, de la sauvegarde des sites et des paysages, de la protection des grands espaces naturels, etc.[...] J'insiste pour que le programme d'action, qui me sera soumis et qui pourra comporter des mesures d'ordre réglementaire ou législatif ainsi que des actions d'enseignement et d'expérimentation, demeure compatible avec les dotations budgétaires des prochaines années et n'excède pas, en 1970, les moyens accordés aux divers départements ministériels. »

1971 | Le ministère de l’impossible
L’écologie politique se développe ainsi dans l’élan des nouveaux mouvements sociaux. Reconnaissance officielle par l’Etat qui crée le ministère de la Protection de la nature et de l’environnement, dans un souci évident de récupérer par un discours d’ordre rationnel, les réactions de la sensibilité critique du moment, et de freiner la menace des écologistes. Un ministre du gouvernement ironisait cependant ainsi :
« Quel beau ministère dont on a inventé le nom avant de connaître la chose ».


La perspective dessinée par le ministère est d'aborder la question des différents sujets environnementaux en les isolant les uns des autres, en les fragmentant pour les réduire à de simples questions techniques ou technologiques ; on traite publiquement des pollutions, des nuisances visuelles ou sonores, des atteintes au cadre de vie, en les considérant comme des problèmes mineurs et apolitiques, pouvant être résolus par la science, de nouvelles lois, etc. Robert Poujade, premier ministre de l’environnement, dans son livre-testament, « Le ministère de l’impossible_», évoquait le peu de moyens et :
« J’ai souvent ressenti avec amertume la force des intérêts privés et la faiblesse de l’Etat. J’ai eu trop souvent le sentiment de lutter presque seul […] contre des entreprises que tout aurait dû condamner. » [35]


1971 | PC
Le Plan Construction (PC) est un organisme interministériel en charge de soutenir la recherche en matière de techniques innovantes, de participation des « usagers‑» et de mise au point de nouvelles formes d’habitat. Sous le slogan «‑Rendre possible », le Plan Construction devait selon Chaban-Delmas « Stimuler l’innovation ainsi qu’une recherche coordonnée, dans toutes les phases et tous les aspects de la construction des logements : conception, réalisation, coût, qualité, environnement et, plus généralement, cadre de vie.» Le PC se donne comme objectif d’enrayer la contestation et la subversion des jeunes architectes qui effectivement vont profiter de cette « occasion » et d’autres, pour obtenir leurs premières commandes, et dès lors, se taire. TOUT rentre dans l’ordre…

1971 | Man And Biosphere (MAB)
Ce programme mondial de l’Unesco de coopération scientifique - Man And Biosphere -, étudie les interactions entre l’homme et son environnement ; la création de réserves de biosphère est conseillée pour une relation équilibrée entre les êtres humains et lson environnement naturel. Ce programme est à l’origine de nombreuses études scientifiques.



ET OFFENSIVES


1971 | Le ministère de la merde
TOUT réagit à la création du nouveau ministère avec un article intitulé « Le ministère de la merde ». La presse mao-spontex s’intéresse définitivement, sans s’étendre pour autant, à l’écologie urbaine (cadre de vie) et rurale :
Publication d’un article intitulé Le capital pollue, illustré (n° 9 18 février 1971).
Publication d’un article concernant l’aménagement des Halles à Paris (n° 15 juin 1971).
Publication d’un article conséquent sur Le Larzac, un autre intitulé PECHINEY pollue la provence (n° 16 1971).
Publication d’un article concernant la manifestation anti-nucléaire du Bugey, peu élogieux quant à l’organisation (n° spécial Eté 1971, le dernier).



Robert CRUMB
1971 | Guy Debord
La planète malade rédigé par Guy Debord stigmatise « la lèpre urbanistique qui s’étale toujours à la place de ce que furent la ville et la campagne ».
« La pollution est aujourd'hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s'empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d'écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s'expose partout en tant qu'idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel. »[36]

1971 | PSU & Ville
Le PSU est organisé de façon fédérative, en « sections » locales, les « groupes de quartiers » et d’entreprises avec les « groupes d’actions socialistes » ; les groupes de quartiers et les GAM lui assurent ainsi une visibilité et des sortes de laboratoire observatoire de la vie urbaine. Une première étude menée en 1969 par une commission interne concernant « Notre cadre de vie livré au capitalisme » démontre un changement d’échelle et de problématique par rapport au précédent « Notre ville livrée au capitalisme », et est, à cet égard significatif, tout comme l’est le glissement de la Commission urbanisme, logement et équipement et de la Commission d’action locale, municipale et régionale vers la Commission nationale cadre de vie en 1971. L’orée des années 70 est marqué par le slogan du « droit à la ville », du nom de l’ouvrage de Lefebvre paru en 1970. Le PSU participe d’ailleurs au Mouvement pour le droit à la ville. En 1970, des commissions « zones rurales », « vieilles villes » ou encore « grands ensembles » naissent au sein du PSU. Il s’agissait en fait, de s’adapter à la multitude de « mouvements sociaux urbains », aux « luttes pour le cadre de vie » et d’y participer. Ainsi, progressivement les militants des Commissions du cadre de vie hors usine organiseront leurs propres terrains de lutte, par des interventions au sein de comités locaux, de quartier, dont l’objectif est de les « politiser », en reprenant la critique de la vie quotidienne urbaine et en suggérant des promesses de changement. La création de conseils de résidents dans les grands ensemble est considéré « stratégiquement » comme « un terrain idéal pour le travail politique. » Sous l’influence de Michel Rocard, la lutte politique doit s’appuyer également sur les classes moyennes. D’autre part, « Ce sont parfois des militants du PSU qui commencent à animer certains groupes en reliant la lutte écologique à d’autres combats des travailleurs. Ce qui les amène aussi à ramer dans le désert », soulignait Claude-Marie Vadrot militant PSU et des Amis de la Terre. Alain Savary – co-fondateur du Parti Socialiste Unifié -, lors d'une émission de télévision en 1971, déclarait dans un reportage que :
« Sauvegarder les espaces verts, construire pour ceux qui en ont besoin, rapprocher le lieu de travail de l'habitation, ce n'est pas le souci des promoteurs, la réglementation établie par le gouvernement [Pompidou] lui-même, est ignorée, tournée par les sociétés de promotion immobilière, dont l'unique objectif est le profit. »
Le mécanisme de ces dérogations est mystérieux, Gilles Martinet [co-fondateur du PSU] en a déterminé les rouages :
« J'ai pris l'exemple de ce bois qui est situé au sud-est de Paris, c'est-à-dire les bois de Notre-Dame, les bois de la Grange, la forêt d'Armainvilliers. Et de Gros-bois En 1965 ces terrains boisés qui constituent des espaces verts très importants, les poumons de l'agglomération parisienne, étaient considérés comme terrains inconstructibles, on n'avait pas le droit de construire. Or cette même année 1965, les principaux groupes de promoteurs parisiens, notamment le groupe Bouygues et le groupe Balkany, décident d'acheter ses bois. Balkany achète Gros-bois, Bouygues achète le bois de la Grange. Alors pourquoi achètent-ils ces terrains, puisque eux leur métier c'est de construire ? D'abord parce qu'ils sont moins chers : dans cette région un terrain agricole qui se vend 1,5 million d'anciens francs l'hectare, lorsqu'il est inconstructible, se vend lorsqu'il y a la possibilité d'élever des immeubles, 100 millions de francs l'hectare. Vous voyez la différence. Il y a donc cette première raison ; mais encore faut-il obtenir l'autorisation d'élever ces immeubles. Alors les promoteurs sont persuadés dès le départ, qu'ils vont obtenir des autorités, du gouvernement les dérogations nécessaires. Les premières négociations s'engagent, les résultats ne sont pas brillants, mais enfin tout de même, dans les bois de la Grange, le groupe Bouygues obtient l'autorisation de la construction de 2000 logements, ce qui n'est pas négligeable, mais il veut plus ; alors il déclenche une campagne de presse qui se développe dans les milieux politiques et qui aboutit en 1967 au vote d'une loi nationale, permettant de construire sur 1/10e des surfaces boisées, alors que jusqu'à présent il était complètement interdit de construire. Bouygues a 400 hectares ici, ce qui veut dire qu'il pourra construire sur 40 hectares. Nouvelles négociations, et l'on accorde à Bouygues la construction de 6400 logements. Alors comment on-t-il obtenu cela ? A mon avis pour deux raisons. D'abord parce qu'ils ne sont pas seuls ces promoteurs, ils agissent avec les banques. Les bois de la Grange, cela a coûté 4 milliards d'anciens francs, Bouygues n'en met que 200 millions, et le reste est versé par la banque de Paribas, de Suez, le Crédit Lyonnais et un certain nombre de compagnies d'assurance ; et ces banques qui ne tiennent pas à immobiliser éternellement leur argent, font pression sur les pouvoirs publics pour obtenir des dérogations. Et puis il y aussi les hommes politiques : l'homme qui a négocié les bois de la Grange, s'appelle Granet, député de l'UDR, et il a été un moment directeur d'une des entreprises Bouygues, et au sein du conseil d'administration du groupe Bouygues siège un autre député de l'UDR, Monsieur Morizet. […].

Survivre
Denis Savard
1971

Francis Bouygues interviewé se justifia ainsi :
« Je suis très heureux de faire une mise au point. Mon entreprise emploie 7000 salariés, 1200 techniciens, 250 ingénieurs diplômes des Grandes Écoles, et nos chantiers sont à la pointe des techniques, certains reçoivent des visiteurs du monde entier. A ce jour, nous avons construit 60.000 logements sociaux, quant à la promotion immobilière elle-même, elle représente moins de 8 % de notre activité. Deuxièmement, je ne veux pas entrer dans une polémique, je suis un technicien de la construction et de l'équipement, un point c'est tout. Troisièmement, je réponds simplement pour ce qui concerne le domaine de la Grange, il a été acheté en 1964 et non en 1965 comme il a été dit, par un groupe de 35 sociétés françaises, et notre participation est inférieure à 10 %. Ce domaine comprend 400 hectares de bois, comme il a été dit, mais on a oublié de mentionner 300 hectares de plaines. Je considère personnellement en tant que technicien, qu'il constitue un site remarquable pour la construction, et que cependant à ce jour, il n'a donné lieu à aucune autorisation de construire de quelque nature que ce soit. C'est à l'évidence, la démonstration exacte, de ce que prétend prouver Monsieur Martinet. Avant de terminer, je suis heureux de l'occasion qui m'est donné ce soir, pour déclarer que nous sommes essentiellement des bâtisseurs au service de l'Etat et des français pour réaliser des logements, des équipements. Voilà. »


1971 | Lutte de classes
François Pingeot et Michel Robert dans un article paru dans la revue Espaces & Sociétés analysaient les luttes urbaines et environnementales par leur caractère apolitique, qui ne visent que la réalisation d’un objectif ou la non réalisation d’un projet imposé. Dans le cadre des revendications urbaines la forte mobilisation pluri-classiste où se reconnaissent toutes «les bonnes volontés » n’est possible que dans la mesure où la réalisation de la revendication ne posera pas de contradictions de classe antagoniques. Ils estiment que 
« Si le fonctionnement traditionnel de l'Appareil d'Etat est mis en cause, c'est-à-dire si la lutte doit devenir politique, on se trouve face à une double contradiction : la première est interne à la nature propre de l'idéologie, apolitique par essence, la seconde est relative à ses effets sociaux ; la nature, de la base sociale pluri-classiste fait que certaines classes mobilisées ne seront pas en mesure de continuer un combat en contradiction avec leurs intérêts de classe. »
Ainsi un mouvement issu d'une revendication urbaine et empruntant le langage et l'idéologie de l'Environnement ne peut prétendre appartenir à la classe des « mouvements sociaux », à moins qu’il ne soit constitué par une même et seule classe sociale, dépassant la « contradiction des classes » et le stade de l’apolitisme. Et les deux auteurs d’ajouter que :
« C'est plutôt l'idéologie de l'environnement qu'il faudrait transformer afin de l'inscrire dans une problématique de classe. Mais cette belle idéologie est tellement piégée par la récupération bourgeoise que le réhabillage risque de ne pas parvenir à cacher l'ancienne connotation humaniste.(…) L'environnement s'inscrit avec bonheur dans la voie de cette division. Quand on sait en outre, que la récupération bourgeoise le transforme en joujou pour boy-scout, ou l'agite face au spectre de la mort prochaine d'une société où la lutte des classés est dépassée, on comprend mieux sa spectaculaire diffusion. »

Août 1971 | La Cause du Peuple
Le journal de l’extrême gauche publie un article concernant les – tristes – vacances des ouvriers du Nord, et accuse l’industrie du tourisme : « Profiteurs bourgeois de tout acabit, regardez ce que vous avez fait de nos plages. Vous avez par votre maudit argent, volé la nature et expulsé le peuple. » Son tout premier article concernant l’environnement.

1971 | Rouge
La revue Rouge (née en 1968), organe de la Ligue communiste (ancêtre de la Ligue communiste révolutionnaire, devenue le Nouveau Parti anticapitaliste) s’occupe dans un article de dénoncer « Fos l’enfer de la pollution ». Son tout premier article concernant l’écologie.
1971 | Murray Bookchin
« Pour une technologie libératrice » est publié, une des références pour les mouvements écologistes radicaux :
« La fonction la plus essentielle de la technologie doit être de maintenir les portes de la révolution ouvertes à jamais ».
1971 | Survivre
« Va faire un tour du côté de Renault, sur la rive de Meudon. Tu tiendras là presque toutes les données de nos problèmes, et leurs symboles. Le bras merdeux de la Seine où glissent les détritus. Cette usine laide où des milliers d'hommes sont chaque jour cadenassés à leur tâche de reproduction élargie de la laideur et de l'isolement. Cette usine, symbole tout à la fois de l'objet fétiche, de la technique, de la spécialisation, et de la lutte de classes. Monte un peu sur la colline, entre les H.L.M. noirâtres et tu verras se déployer, par delà les toits de l'usine, la ville grise à quoi l’on n'échappe qu'une foi l'an, mosaïque de beaux quartiers et d'immeubles locatifs. Ton regard embrasse là toute une série de phénomènes, la pollution, la concentration industrielle et urbaine, la religion de la production, la hiérarchie des classes sociales et l'inégalité, la séparation des travaux et des hommes entre eux… Ce qui est d'évidence lié dans le champ de notre regard, inextricable, comment se fait-il que nous n'arrivions pas à en saisir les rapports, quand nous parlons, quand nous agissons, et que nous redevenions trop souvent les spécialistes de la lutte antipollution ou de la lutte des classes ? »


1971 | Espaces & Sociétés
Dans son numéro n° 4, la revue publie un article, signé « thoreau » intitulé « La Gauche américaine et la question de l’écologie » , qui évoque l'éveil de la conscience politique des mouvements alternatifs concernant les grandes luttes secouant le pays, contre le racisme, la guerre du Vietnam, etc., et les questions environnementales.

1971 | L’homme et la ville
Henri Laborit publie son ouvrage polémique : 
« L'urbanisme local peut bien trouver des solutions locales aux problèmes locaux qui lui sont posés. La classe dominante fait, on le comprend, tous ses efforts pour faire croire à la classe dominée que ces problèmes locaux constituent le seul aspect du problème. L’architecte-urbaniste n'a aucun pouvoir de décision. Une campagne pour la défense de l'environnement localise l'attention des masses défavorisées vers un problème dans lequel on semble vouloir les rendre ainsi responsables puisqu'elles participent à l'évolution de la civilisation industrielle, mais elles y participent en tant que force de travail sans pouvoir de décision. Il en est de même de la pollution et de la protection de l'environnement, dont les classes possédantes tentent de faire un problème général, pour faire supporter à tous, le prix des solutions, dès maintenant, fréquemment réalisables, mais qui risqueraient de diminuer leurs propres bénéfices., si elles seules qui en sont responsables en assuraient les frais. L'organisation des rapports inter-humains cessera d'être basée sur la force économique ou militaire, pour s'appuyer sur ce qui n'est ni force, ni matière, ni énergie : l'information. L'absence de vie communautaire, l'isolement de l'individu, son abrutissement, sa fatigue nerveuse son absence, le contact avec les autres en dehors des gestes stéréotypés... en font une proie facile à l'automatisation de ses jugements par le pouvoir. Pour qui détient le contrôle des informations, pour qui est capable de dépenser les sommes énormes exigées par la publicité sous toutes ses formes des plus ouvertes aux plus camouflées, les besoins des masses peuvent être orientés. »

1971 | Libérer l'avenir
Livre d’Ivan Illitch, le plus lucide des critiques de la société industrielle, particulièrement lu par les proto-écolo. Illich s’oppose à la croissance économique, par une austérité joyeuse. La publication de ses ouvrages dans l’après 68 (Une société sans école, 1971, La Convivialité, Énergie et équité, 1973) connaît un grand succès.

1971 | Actuel
Crée en 1968, Actuel est repris en 1970 par Jean-François Bizot, alors fraîchement débarqué d’un voyage initiatique aux Etats-Unis. Actuel nova press, mensuel porte-drapeau de la contre-culture made in US, publie en 1971 le premier dossier sur l'écologie paru dans une revue grand public, sobrement intitulé Beuark!. Pollution de l’air, de l’eau, couche d’ozone, nucléaire, déforestation, le journal critique une réalité pas forcément glorieuse à une époque où un besoin de simplicité, de retour au source et de naturel envahie le monde enfumé des hippies et de toute la communauté underground. Le bio, le végétarisme et le militantisme vert apparaissent déjà dans ces pages et l’appel à une consommation raisonnable. D’autres modes de vie alternatifs sont envisagés en plus de ceux basés sur les communautés autarciques : Nomadisme, anarchisme ou encore spiritualité inspirée des cultes hindous, indiens ou sud américains.



1971 | La France défigurée
La France défigurée est un magazine télévisé d'information diffusé entre 1971 et 1977, s'occupant de la protection de l'environnement en France. Une autre émission TV, Chefs-d'œuvre en péril, son pendant architectural était déjà diffusé à partir de 1962. Animée par Louis Bériot et Michel Péricard, La France défigurée a marqué le grand public, car désormais 70 % des foyers sont équipés d'un poste TV, et les journalistes - dans cette idée de participation - se font les porte-voix de personnes isolées ou d'associations critiquant ou dénonçant une situation ou un projet, leur donnant ainsi un écho sensationnel. L'émission n'est pas pour autant politisée, les journalistes n'exposent aucune analyse sociale ou politique, mais portent exclusivement un jugement moral fondé sur des valeurs esthétiques, le beau et le laid, attitude soulignée par le slogan de l'émission : « N’abîmons pas la France ! » C'est également une attitude qui exprime une certaine nostalgie d'un passé pré-industriel. Mais au passage, elle ne consacrera aucun reportage sur le nucléaire, les mouvements politisés écolo d'audience nationale, etc.
Tout au long de son existence, les reportages de l'émission font découvrir au grand public, le massacre passé ou à venir du patrimoine naturel et parfois architectural en danger, faits par les ingénieurs des Ponts et Chaussées, les urbanistes, promoteurs, industriels, publicitaires, etc. Et grâce à leurs interventions télévisuelles, l'émission sauvera de la destruction ou de la pollution plusieurs sites menacés. En donnant ainsi une visibilité inédite à des associations de riverains, de défense, etc., elle conquiert une légitimité considérable auprès des multiples associations de défense de l’environnement, indignés par les menaces qui pèsent sur leur cadre de vie.
Il s'agit d'informer le grand public des dommages causés par l'urbanisation, mais aussi de prodiguer des contre-propositions concernant, par exemple, un tracé de nationale moins destructeur pour un village, l'émissio prodigue également des conseils, en exemples, ses reportages sur comment lutter contre la prolifération des tôles ondulées, sur le choix des couleurs qu'il faut pour un préfabriqué pour qu'il se fonde dans le paysage, sur la présentation d'une ferme modèle et «modulable», etc. Louis de Funès invité y prononce, en 1971, une phrase mémorable : « La nature, c'est la seule chose qui vaille qu'on descende dans la rue !» Jacques Tati, en 1972, s'interroge à propos de Paris : «Pourquoi démolir une très belle ville pour en construire une plus pratique mais qui aura perdu son charme.»
Les avis concernant La France défigurée sont partagés ; certains la considèrent comme étant purement subversive, ou trop critique car s'attaquant, souvent, aux projets d'urbanisme lancés ou soutenus par l'Etat, comme en particulier le reportage sur la construction de la tour Montparnasse, où Jacques Duhamel, le ministre de la Culture, déclare qu'il veut 'préserver le centre et les perspectives de Paris tandis que passent à l'écran des vues de la tour Montparnasse en cours d'achèvement depuis plusieurs points de vue peu flatteurs, sans aucun autre commentaire. Pour d'autres, l'émission, diffusée sur une chaîne publique, sert essentiellement l'Etat car elle contribue à isoler la prétention des écologistes à s'emparer de la question écologie environnementale pour en faire un problème politique, et à neutraliser leurs discours. En d'autres termes, comme pour le ministère de l'environnement, La France défigurée institutionnalise l'écologie.

1971 | EnviroMonopoly
Le jeu inventé par Martin Sherwood reprend le Monopoly classique adapté à l’écologie ; il comporte en plus dans la mallette un gadget pour analyser la qualité de l'air et un purificateur d’eau…




1971 | IDEFIX
Uderzo et Gosciny publient Le domaine des dieux, où il est question de ville nouvelle, d’HLM antiques et surtout d’écologie (Idefix, premier toutou-écolo). Cet album coïncide avec la campagne de publicité faite pour la promotion de l’opération Parly II (habitat + centre commercial) qui a inspiré les auteurs.



1971 | Pierre Boulle
Le romancier poursuit sa mission de mise en garde, avec Les jeux de l’esprit. Au 21e siècle, un gouvernement mondial composé de savants dirige l’humanité ayant pour objectifs de pacifier la planète et de développer l’instruction pour tous. Mais cette humanité exige des satisfactions matérielles immédiates. Sous la menace, est créé un Ministère de Psychologie qui propose comme palliatif des jeux sanglants, de plus en plus gigantesques, cruels et violents, jusqu’à l’extermination nucléaire.
1971 | Kongres futurologiczny
Le congrès de futurologie, roman du polonais Stanislas LEM évoque New York en 2039 où la technologie est parvenue à vaincre toutes les difficultés terrestres. Mais ce bonheur total n’est qu’une hallucination collective, produite par des drogues puissantes distillées dans l’eau potable (les yippies de San Francisco envisageaient à la même époque de verser du LSD en quantité dans les réservoirs d’eau de la ville).
1971 | Les monades urbaines
Roman de Robert Silverberg : délire d’une terre surpeuplée de soixante-dix milliards d’êtres humains qui vivent en autarcie dans des « monades urbaines », réseau de « villes-tours » de plus de 1000 étages où la technologie est souveraine.


12 avril 1971 | Fessenheim
Le début des années 70 voit la naissance d’associations antinucléaires locales, dont le comité de sauvegarde de Fessenheim et de la plaine du Rhin créé en 1970 qui organise la première marche anti-nucléaire, des manifestants viennent de l’Allemagne proche. Est présente, Solange Fernex, une des futures fondatrices des Verts.

9 mai 1971 | Larzac
A l’automne 1970 lorsque, lors d’un congrès de l’Union des démocrates pour la république, le secrétaire d’État à la Défense nationale, évoque une très probable extension du camp militaire du Larzac. Ainsi, dans l’historique des luttes contre le projet, la première action se déroula à cette date, avant l’annonce en octobre par le ministre en personne : plusieurs centaines de militants de gauche et d’extrême gauche (maoïstes) mais aussi d’occitans, manifestent contre le projet militaire. Ne manquent que les agriculteurs. L’installation des maoïstes dans un campement près de Millau est relativement mal perçu, les paysans redoutant que l’activité de la jeunesse radicale puisse leur aliéner le soutien de l’opinion locale, tant il est vrai que la désertification et désindustrialisation de la région portaient les habitants urbains (et de certains villages) vers le projet militaire.

Mai 1971 | Earth Day
La célébration de la Semaine de la Terre en France, sur le modèle de l’Earth Day qui avait connu un grand succès populaire aux États-Unis, est un pur échec.

10 Juillet 1971 | BUGEY
La centrale nucléaire au bord du Rhône a été construite à partir de 1968, mais à cette époque le réacteur n’est pas encore en service. Une grande manifestation est orchestrée par Pierre Fournier, écologiste pionnier journaliste à Charlie-Hebdo, via son Comité Bugey-Cobayes et le GARM de Lyon, à une vingtaine de kilomètres de la centrale nucléaire du Bugey : 10 ou 20.000 personnes participent à la marche pacifique les conduisant sur le site nucléaire. Les journalistes sur place cherchent les leaders : il n’y en a pas (encore). Quelques jeunes gens s’occupent à passer le temps au sein de groupes de discussion, et pour les autres dans quelques violences (injures et jets de pierres) contre un détachement de CRS massés derrière la grille. La soirée est consacrée à une « Fête de la Vie » avec concerts musicaux et ripailles, qui se termina par une grande beuverie des journalistes et amis de Charlie-Hebdo peu appréciée par les militants de TOUT et de Survivre : le divorce est consommé avec Fournier fondateur en 1973 de la La gueule ouverte. Des manifestants décident d’occuper le terrain, campant pendant cinq semaines.

Juillet 1971 | Toussus
« Demain, il sera trop tard... on prépare un projet démentiel dans le plus grand silence… défendons-nous » ! « Non à Toussus ». Le défilé de voitures bloque les routes touristiques de la région du Sud de Versailles, la première grande manifestation de l'Association de Défense des Riverains de l'Aérodrome de Toussus, pour s'opposer à l'extension de l'aérodrome. Le caractère apolitique de l'action entreprise est toujours souligné : « les comités locaux entendent se maintenir fermement dans cette ligne et désavouent par avance et formellement toute tentative qui viserait à politiser le combat engagé qu'ils poursuivront avec le concours de toutes les bonnes volontés ». Les promoteurs immobiliers s’opposeront également au projet de modernisation de l'aéroport dans la mesure où il portait nuisances aux opérations d’habitat de standing.

1971 | Hippies Envahisseurs
Un groupe nombreux de hippy du Front de la Libération de la Jeunesse occupent pacifiquement – Peace & Love – une plage proche de Palavas dans le Golfe du Lion en pleine mutation touristique, et festoient à leur manière. La feuille de chou régionale, le Midi-Libre, dénoncent immédiatement leur venue, leurs fêtes dépravées, leur nudité, leurs drogues et leurs « esprits contestataires » contraire aux intérêts touristiques de la région. Le 3 août, les gendarmes vérifient leur identité, le 5 août, les CRS interviennent pour les expulser manu militari et s’ensuit un bel affrontement contraire aux lois hippy.

1971 | Paris Les Halles
En attendant leurs démolitions, les Halles de Paris deviennent à partir de 1969 un haut lieu de la culture populaire, elles abritent manifestations, expositions, représentations de théâtre, etc., une grande agora couverte ! Nombre de riverains sont favorables à une reconversion culturelle, d’autres à la préservation patrimoniale d’un monument de l’architecture de fer, et s’opposent au projet – des banques – destructeur ; le mouvement de protestation s’étend aux intellectuels reconnus du pays [37], puis notamment des USA [38]. En 1971, une mobilisation protestataire s’occupe à multiplier les manifestations contre le projet, notamment les 13 et 14 juillet. Les journalistes militants de TOUT racontaient l’une d’elles : 
« La première nuit ce fut la fête. La palissade tombée tout entière alimenta un gigantesque feu de joie. L'équipe d'animation théâtrale des maos avait préparé un spectacle de circonstance. »

28 octobre 1971 | LARZAC
Michel Debré, ministre de la Défense nationale, confirme bien le projet d’agrandissement du camp militaire du Larzac (de 30 à 170 km²) :
« Nous choisissons le Larzac, c’est un pays déshérité.»



6 Novembre 1971 | MILLAU
Grande manifestation à Millau contre l’extension du camp militaire du Larzac, près de 6000 personnes, dont nombre d’agriculteurs, défilent dans les rues. Le lendemain, l’évêque de Rodez se déclare contre ce projet, portant caution aux frondeurs. Entre 1971 et 1981, les luttes s’engagent, non violentes, organisées par les paysans aidés de nombreux militants (ce fut l’occasion là de la rencontre difficile entre autochtones, militants maoïstes et néo-hippies), contre la militarisation-expropriation des terres et pour un projet alternatif. L'influence de la communauté de l'Arche, installée au Larzac, et de son chef charismatique Lanza del Vasto, a été également déterminante, de même celle des associations chrétiennes en milieu rural, irrigué en particulier par la Jeunesse Agricole Chrétienne.

1971 | Le problème se Corse
Le schéma d’aménagement de 1971 élaboré par une mission interministérielle pour le développement de la Corse retient le tourisme comme principal moteur de la croissance. L’objectif défini est d’atteindre 2 millions de touristes à l’horizon 1985. Le tourisme en stimulant la croissance économique devait également permettre à la Corse d’atteindre 320 000 habitants (220 000 habitants en 1970). Ce schéma paraît à l’époque très ambitieux, trop ambitieux pour les nationalistes et indépendantistes, et ceux et celles qui n’appréciaient guère le «_bétonnage_» de la Côte d’Azur_; l’opinion publique corse, soucieuse du maintien de son cadre de vie et inquiète du flux d’immigration, adhère au mouvement de fond d’une remise en cause du développement touristique. La contestation anticapitaliste venant des partis de gauche rend également les objectifs de croissance touristique de plus en plus impopulaires. Les régionalistes de l’ARC, Action régionaliste Corse des frères Simeoni, parlent à son propos d’un «_Schéma de déménagement des Corses_», allant même jusqu’à évoquer un «_génocide_» programmé du peuple corse par l’État français. A l’unisson avec d’autres groupes, comme l'Unione di u Populu Corsu (UPC), ils se déclarent prêts à défendre leur patrimoine naturel et culturel, par tous les moyens.


1972 | Guerre Environnementale
Les stratèges américains en guerre contre le Vietnam décident de « le renvoyer à l’âge de la pierre » par des bombardements aériens massifs destinés à empoisonner zones cultivées et rivières (arsenic), à détruire le couvert végétal et les villages des zones libérées (napalm et agent orange), le potentiel industriel des villes, et au-delà, le « moral » des populations civiles. En 1972 les B52’s prennent pour cibles les hautes digues protégeant des crues du fleuve Rouge la région d’Hanoï, avec pour objectif d’inonder la grande plaine, sans y parvenir. Les autorités vietnamiennes interviennent à l’ONU [39] et une commission internationale se rend sur les lieux pour enquêter. Les USA récusent les accusations et arguent des dommages collatéraux… Etrangement les bombardements cessent contre ses protections, mais pour se concentrer sur la jungle de la piste Ho Chi Minh.



1972 | OGM
Après la découverte de la molécule d’ADN en 1944, celle de sa structure en 1953, les premières expériences d’Organismes Génétiquement Modifiés se déroulent en 1972 effectuées par une équipe américaine.

1972 | Rapport Meadows
Fondé en 1968, le club de Rome réunit scientifiques et économistes. En 1972, son Rapport sur les limites de la croissance, dit rapport Meadows met en garde contre l’optimisme technologique au nom d’une « opposition au progrès aveugle » et appelle à un « état d’équilibre global [...] caractérisé par une population et un capital essentiellement stables ». Cette étude confiée à des chercheurs universitaires du Massachusetts Institute of Technology conclut à :
« un effondrement total du système avant l’an 2100. La crise a (…) trois déterminants majeurs : érosion quasi-totale des terres arables et famine, sérieuse brèche dans les réserves de ressources naturelles malgré la récupération et le recyclage, et accroissement brutal de la pollution après des passages successifs par un maximum et un minimum. La pollution, ultime déterminant, réduit presque à néant la production agricole et, par effets directs et indirects, provoque une augmentation rapide du taux de mortalité »
Et malgré ses accents malthusiens, ce rapport publié dans toutes les langues, connaît un succès important auprès des grandes institutions et courants écolo… [40] Survivre et Vivre dénoncent dans le n° 12 de juin, « les capitalistes zéroïstes » qui ne veulent pas un changement de l'ordre social :
« Ils ne proposent qu'une stabilisation dans l'actuel, des mesures conservatoires à prendre au nom de la survie. Dans ces conditions leur projet est-il même crédible, peut-on vraiment imaginer cet ordre capitaliste ou bureaucratique à croissance nulle? (…) Mais comment garantir la croissance zéro en préservant la loi fondamentale de l'économie capitaliste, la concurrence? La fonction de la concurrence, c'est de permettre à une entreprise de se développer aux dépens des autres ou plus vite que les autres. (…) Impossible donc de nous mettre sous l'étendard du Zéro, Symbole quantitatif, qui dit bien qu'il s'agit de maintenir cet ordre de la quantité et de la Hiérarchie. Nous sommes le plus de Vie, notre révolution écologique et libertaire vise à une société communiste pluraliste, pas à l'Ordre. Il faut donc tracer très nettement une double ligne de démarcation : contre ceux qui nient le problème écologique, les partisans de la croissance à tous prix, les apôtres du système technicien ; contre les zéroïstes bourgeois, les apôtres du supercontrôle pour la Survie, les flics écologiques dont Mansholt est le signe avant-courreur. Et cela en posant plus que jamais, nettement, au premier plan, à côté de notre souci de ne pas crever, notre désir de vivre. » C’est signé J.P. Malrieux.

Juin 1972 | Stockholm
La décennie 1960-1970 a été féconde dans le domaine de la protection de l'environnement, avec la signature de 47 conventions internationales. La fin de cette période est marquée par la tenue de la première conférence mondiale sur l'environnement de l'Organisation des Nations Unies. Le premier principe de la déclaration de Stockholm affirme le droit de chacun de vivre dans un environnement sain, lui permettant de vivre dans la dignité et le bien être ! Le sommet de Stockholm de 1972 constitue une étape fondamentale dans la construction de la notion de crise écologique, et les coupables sont désignés : la société industrielle, la société de consommation, le génocide culturel des populations indigènes. Barbara Ward et René Dubos y prononcent leur célèbre discours qui lance le slogan « Penser global, agir local » [41].




1972 | Altermondialisme
En marge de la conférence, un contre-sommet associatif est organisé sur un terrain d'aviation abandonné, laissé à disposition par la mairie : l’altermondialisme y serait né, avec le POW WOW (terme des Indiens d’Amérique du nord). Survivre et Vivre s’en fait l’écho dans son n° 10 de 1971, demandant à ses lecteurs une participation (textes, tracts, illustrations, films, etc.) : « Nous pourrons alors les communiquer à tous les groupes qui veulent participer pour l'inspiration mutuelle et pour nous permettre à chacun de nous d'entrer en contact avec tous les autres. Partout dans le monde, des gens commencent à s'unir pour créer un nouveau mode de vie… POW WOW »

1972 | Décroissance Urbaine
L’idée d’adapter la décroissance aux villes, ou en tout cas, d’arrêter le massacre en cours de l’urbanisme « destructeur » grandit au sein des élites avec les partisans d’un retour raisonné au passé, au traditionalisme architectural et urbain (qui sera effectué par le président V. Giscard d’Estaing), et les adeptes de la « croissance zéro » calquée sur le mythe-modèle urbano-architectural (le projet urbain) italien de Bologne (opérations lourdes de réhabilitation, notamment).

1972 | Piétonisation
Rouen entame la première opération d'envergure de piétonisation, puis rapidement d'autres villes suivent notamment dans les quartiers historiques médiévaux, à proximité immédiate des monuments majeurs de leur cité ; en 1976, 34 villes françaises étaient dotées d'aménagement piétonniers, une centaine en 1979, et environ 200 en 1981. La plupart de ces opérations s'inscrivent dans le cadre de revitalisation économique de leurs quartiers, mais elles ne se résument pas uniquement à un simple fait commercial ; l’on évoquait alors des problèmes de circulation et de pollution urbaine, de mise en valeur du patrimoine et de bien-être citadin.
Le plus souvent, le « réenchantement » des espaces publics urbains s'effectue par une muséification, une « patrimonialisation », un « façadisme », inaugurant des « zones » d'affirmation d'identité urbaine, une folklorisation de l'image et, en fin de compte, destinées à attirer l'investisseur, le chaland, et le touriste, au détriment des habitants les moins aisés. L'expulsion naturelle ou forcée des populations pauvres, précaires ou indésirables, mais aussi des commerces leur étant dédié, sera observée dans toutes les opérations conduites de ce type en France et dans en Europe.

Juin 1972 | PC & PS
C’est le temps de l’alliance du Parti socialiste (et Radicaux de gauche) et du Parti communiste français, entérinée par le « Programme commun de gouvernement du Parti communiste et du Parti socialiste » affabulé par le slogan « vivre mieux, changer la vie ». Les thématiques centrales de l’écologie sont abordées, mais sans apparaître en tant que telles, dont notamment la réduction des inégalités excessives de croissance entre les villes pour un atteindre un bon « équilibre du territoire », le développement des transports par une « politique de transport radicalement nouvelle dont l’objectif est d’implanter, de développer et d’aménager les transports en fonction des lieux de logement et de travail, (..) et d’améliorer leur rapidité et leur confort, de les rendre moins coûteux », et plus concrètement le paiement de la carte orange parisienne par les employeurs ainsi que son « extension à tout l’Ile-de-France », et sa « gratuité pour les chômeurs ». Concernant l’environnement et la pollution, le capitalisme est responsable, et non le développement de la technique, qui devra résoudre les dégradations écologiques qui pèsent de plus en plus sur les conditions de vie, en accompagnement de « réglementations et mesures d’ensemble visant à améliorer le cadre de vie ».

1972 | PSU
Au sein du Parti socialiste unifié, la Commission nationale cadre de vie, lance un « Projet de livre noir sur les villes nouvelles », pour analyser et ainsi mieux dénoncer l’urbanisme techno-capitaliste, et entre mille et une critiques, citons l’urbanisation contre l’environnement qui détruit l’équilibre du milieu écologique et humain, l’organisation des transports, le tracé et l’utilisation des liaisons routières ; les mécanismes qui aboutissent aux distorsions habitat-emploi, etc. Cela étant, le PSU souligne l’intérêt majeur pour ce type d’urbanisation en région parisienne.

1972 | Henri Lefebvre
Parution de La pensée marxiste et la ville. Lefebvre s’intéresse aux « nombreuses indications » dans les ouvrages de Marx et Engels, concernant la ville et les problèmes urbains ; ces « indications n’ont pas été systématisées par les fondateurs du socialisme scientifique ». Cette « relecture » thématique de Lefebvre explique leur teneur en relation avec la division du travail, les forces productives, les rapports de production et le matérialisme historique.

1972 | Henri Lefebvre
Actuel présente avec sa belle couverture un entretien avec Henri Lefebvre, extrait :
« L’espace qui se constitue est visuel et phallique. Chaque élément se dresse au-dessus du sol, il a pour fonction de donner à voir et d’être vu, il participe d’un espace du pouvoir porté par la puissance des verticales, par leur virilité, par leur dureté –un contrôle visuel permanent, la dictature de l’oeil et du phallus.»

1972 | Survivre à FOS
Survivre et Vivre publie un article concernant la construction du complexe de Fos-sur-Mer :
« Ville créée de toutes pièces dans un des sites les plus inhospitaliers de France (entre la Crau déserte, l'étang de Berre tué par la pollution et un golfe qui ne vaut guère mieux), Fos est de ces indispensables carottes que la société impérialiste-technocratique s'attache devant le nez pour entretenir sa faim de Puissance. »

1972 | Survivre à Saclay
Survivre et Vivre dévoile le stockage dans un dépôt sur le plateau de Saclay de 18,000 fûts radioactifs dont 500 fissurés, à un jet nucléaire de la capitale, et à Gif-sur-Yvette d’un dépôt non vraiment protégé de fûts tout aussi radioactifs, provoquant un scandale et un malaise nationaux.

1972 | Survivre à Arcachon
Daniel CEREZUELLE et Michel RODES, de Survivre, publièrent cet article dans l’édition n° 14 concernant le tourisme de masse qui se profilait à l’horizon (extrait) : 
« L'urbanisation généralisée de la région du Bassin d’Arcachon n'est que la préfiguration de ce que sera la Côte Landaise, qui est destinée à une exploitation touristique organisée par la mission interministérielle, dite BIASINI, qui vend les forêts domaniales et les plages aux promoteurs. La mission BIASINI va doubler la capacité d'hébergement touristique de la côte landaise. Après l'exode rural accéléré par la monoculture du pin et aujourd'hui du maïs, le centralisme parisien cherche à modeler la région selon ses valeurs et son intérêt : l'argent. Aucun lac, aucune portion de côte n'est protégée et la Côte Landaise va connaître le destin de celle du Languedoc. Déclarations d'Emile Biasini à sa conférence de Presse de février 1972: "Le Tourisme c'est vendre un produit, c'est vendre la possibilité aux hommes d'oublier qui ils sont. Le Tourisme est un produit compétitif. La finalité de notre action c'est l 'Homo Aquitanus" »

1972 | Moscovici
Parution de La société contre nature, de Serge Moscovici jetant les fondements d'une philosophie politique de l'écologie. L'écologie, insistait-il, ne se réduit pas à sa dimension économique ou technico-scientifique, mais pose des questions existentielles et réside dans un choix « culturel », un sens donné au « vivre ensemble », « l’unité de la société et de la nature, [...] l’unité des sciences de l’homme et des sciences de la nature  ».

1972 | Morin
Edgar Morin : 
« Mais c'est en Californie, en 1969-1970, que des amis scientifiques de l'université de Berkeley m'ont éveillé à la conscience écologique. En 1972, j'intitule une communication L'An I de l'ère écologique, persuadé qu'un nouvel âge devait s'ouvrir face à la dévastation de la biosphère. »

Février 1972 | L’Or Vert
Publication de la revue l’Or Vert « l’organe de la révolution écologique », éditée par un groupuscule informel proche des idées de Guy Debord. [42]

Novembre 1972 | La Gueule Ouverte
Pierre Fournier, journaliste à Hara-Kiri, puis à Charlie Hebdo, lance le premier magazine purement écologiste : La gueule ouverte, « le journal qui annonce la fin du monde ». En s’établissant à Ugine, les journalistes font le choix de refuser le centralisme parisien, un repli écologique – et apolitique - car :
« Le seul moyen véritable de lutter contre les tendances suicidaires de la société, c'est la vie en communauté, vivant en autarcie, avec technologie douce et le dos tourné au monde. »
Sa pensée anti-marxiste libertaire s’oppose à la révolution car « c’est s’emparer des moyens de surproduction. Or, l’écologie se propose tout autre chose : l’abolition de la surproduction. C’est-à-dire qu’elle renonce, dès le départ, à toute possibilité de prendre le pouvoir. » De même il s’oppose à la mascarade électorale ou à la création d’un parti écolo : « Il faut n’être ni parasite ni complice ni adversaire car être adversaire, c’est participer, c’est entrer dans le jeu, s’y laisser prendre, c’est encore être complice. Une seule consigne : NON !» Il propose, en revanche, la constitution de petites communautés autarciques rurales sur le modèle, entre autres, de Michel Bakounine et d’Edward Goldsmith, le fondateur britannique de la revue The Ecologist.


1972 | APRE
L’Agence de Presse Réhabilitation Écologique (APRE) est créée par des militants de Montargis de Pollution-Non.

1972 | Le Comité de la Charte de la nature
est fondé en novembre 1972 par Philippe Saint-Marc, conseiller à la Cour des comptes. Il avait publié en 1971, Socialisation de la nature, qui fait l’éloge d’une « économie d’épanouissement » et prône un « socialisme humaniste (…) organisant une nouvelle forme de développement qui réconcilie l’homme et la nature. » Grand fonctionnaire de l’État, il avait en tant que président de la mission interministérielle pour l’aménagement de la côte aquitaine entre 1966 et 1970, tenté d’imposer une « expérience de socialisme humaniste » qui accorderait la priorité au logement social dans le cadre d’un programme d’aménagement du territoire plus respectueux de la nature.

1972 | Reiser
Reiser a fait partie de l’équipe fondatrice de La Gueule ouverte, et s’y défoulait contre la pollution, les excès de l’urbanisme, les promoteurs, le nucléaire… Mais il n’oubliait pas aussi de partager ses expériences personnelles, ses tentatives pour construire un autre monde (sa planche « Chroniques de l’énergie solaire » de 1972 fait référence lointaine et parodie ironique à Drop City) : la maison solaire, le fonctionnement des éoliennes, ou bien les qualités des immeubles de Le Corbusier.


1972 | Silent Running
Film de science fiction de Douglas Trumbull. Dans un futur lointain, la flore et la faune ont complètement disparu de la planète. Les reliquats de la biodiversité sont entretenus à titre de curiosité dans les serres de vaisseaux spatiaux.

1972 | Le troupeau aveugle
Roman de John BRUNNER, une nouvelle dystopie écologique.

1972 | Malevil
Robert MERLE publie Malevil.

1972 | Vélo & Jardin
Le chanteur Jules Dassin chantait « A Paris, à vélo on dépasse les autos...». Le chanteur Jacques Dutronc enregistre cette mélodie écolo, certes un peu mièvre :
C'était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C'était un petit jardin

1972 | Barbapapa
La maison de la célèbre famille Barbapapa (1970) est inventée, reprenant le style Antti Lovag : critique humoristique contre les HLM. L’ère ORTF de la Maison de Toutou est définitivement révolue.

Juin 1972 | US Communities
Le mensuel Actuel, dans son numéro spécial « Prendre la route » conseille à ses lecteurs la visite des lieux de « nouvelles expériences de vie » aux USA :
« Sur la côte Est, déprime. Pas la peine de quitter Saint-Denis pour s'égarer à Newark ou dans le Bronx. New York est sale, Métropolis usée qui n'a plus foi en soi. [...] Plutôt que d'aller vers le Sud, aucun intérêt - tout au moins jusqu'à la Louisiane, c'est-à-dire fort loin - il vaut mieux remonter vers Boston et sa couronne d'universités sympathiques et, plus haut, le Vermont, l'État qui, à l'Est, concentre le plus de freaks. [...] Mais l'éclatement le plus vif se fait entre le Colorado et le Nouveau Mexique, Taos, par exemple, dans sa plaine nue et lunaire. Tout autour des dizaines de communes ont connu des existences plus ou moins éphémères. Au pays des Chicanos, le beat n'a toujours pas la cote. Mais certaines communes ont réussi à s'incruster. New Buffalo Reality construction, Lama, Libre, Drop City, tous les noms fameux des nouvelles expériences de vie. On y rencontre, comme à Big Sur, des mecs très "hauts" qui se prennent pour le Christ, Bouddha, tout ou rien du tout, et toujours avec le sourire de l'ineffable. »



 1972 | Vélorution
Georges Pompidou, président de la République, estimait qu’il fallait « adapter la ville à la voiture », et entérine le projet parisien des voies sur berges. Plusieurs associations s’y opposent, notamment la Fédération des usagers des transports, Les Amis de la Terre, le Comité de sauvegarde des berges de la Seine, créé pour l’occasion. Plusieurs rassemblements ont lieu en 1972, dont un organisé par le quotidien France Soir qui appelle en juin les parisiens à «prendre le parti des amoureux de l’avenir». Peu avant, en avril, une manifestation avait été organisée par les Amis de la Terre qui inventent pour l’occasion la Vélorution, contraction de vélo et révolution, une manifestation à vélo rassemblant plusieurs centaines – ou milliers - de personnes. D’autres manifestations « Bagnoles, ras-le-bol ! » s’organisent avec des opérations « plages sur berges » (déjà!) appelant à « planter des arbustes » et à « dérouler des mètres carrés de pelouse » ; un tract est diffusé :
« Pour vivre en ville et jouir de la vie, combattons l’auto-cratie de la marchandise number one, faisons la Fête sur les quais et parlons politique. »
L’extrême gauche s’intéresse à cet événement, La Cause du Peuple, organe de la Gauche prolétarienne, lui consacre un article ; Tribune socialiste du PSU soutient cette manifestation.

Les Amis de la Terre
1970

6 mars 1972 | Eco-terrorisme
A Rodez, retentissent des explosions dans la nuit devant les sièges de l’UDR, du PC et de la CGT.
21 mars 1972 | Larzac
A Rodez, durant la nuit, des cocktails Molotov sont lancés contre la préfecture, acte revendiqué par un mystérieux « Groupement de défense du Larzac ». L’Association de sauvegarde du Larzac et de son environnement (créée en 1971) condamne « ces irresponsables qui desservent la cause des défenseurs du Larzac ».
14 juillet 1972 | Larzac
20,000 manifestants et 70 tracteurs dans les rues de Rodez contre le projet militaire.
5 août 1972 | Arcachon
Marche antipollution à Arcachon en Gironde organisée par plusieurs associations, dont la Société de Protection de la Nature du Sud-Ouest, qui a d'abord été motivée par l'annonce de l'immersion de déchets radioactifs à 1000 km au large d'Arcachon et pour dénoncer publiquement le scandale de la pollution bactérienne des plages. Les responsables préfectoraux de l'Action Sanitaire étaient très ennuyés : on faisait scandale en publiant leur propre dossier, qui devait rester secret. Les estivants des plages n’ont pas réagi.

25 octobre 1972 | Larzac Paris
Une soixantaine de brebis du Larzac broutent les pelouses du Champs de Mars à Paris.



1972 | La Corse
L’affaire des « boues rouges » éclate en 1972, dans les colonnes du quotidien Provençal-Corse qui révèle qu’une société italienne, la Montedison, installée à Scarlino sur la côte toscane, déverse quotidiennement par bateau à 40 milles du Cap Corse les déchets solides et liquides de fabrication de bioxyde de titane. Le scandale des boues rouges sera à l'origine d'un mouvement massif de défense du patrimoine naturel. Le Conseil Général demande exige une enquête et une intervention du gouvernement. Les défenseurs de l’environnement et de la nature s’émeuvent, les partis politiques et les mouvements régionalistes prennent parti. Les Corses manifestent à Macinaggio, puis à Bastia. L’émission La France défigurée traite les événements et dresse un bilan de l’évolution de la catastrophe écologique. L’affaire prend des proportions considérables. La vigueur de l’action des insulaires contre cette pollution s’amplifie au cours des mois qui suivent. Le rôle des nationalistes est actif durant l'affaire des boues rouges, et des groupes clandestins se manifestent par des attentats.

1973 | Ecologie et Survie
Toute première candidature écologiste pour la législative de Mulhouse pour Henri Jenn et Solange Fernex de l’éphémère parti Ecologie et Survie, lancé par Antoine Waechter, qui obtient 2,7%.




1973 | Deep Ecology
Inventé par A. Næss, le terme "écologie profonde" (deep ecology) apparaît pour la première fois. L'auteur y opère une distinction entre le mouvement de l'écologie superficielle, dont l'objectif central serait la santé et l'opulence des individus dans les pays développés, et le mouvement de l'écologie profonde, qui revendique d'une part une « vision de champ total » et plus seulement anthropocentrée, et d'autre part un « égalitarisme biosphérique de principe » : en clair, toutes les espèces végétales et animales ont droit à la vie, à l’égal de l’espèce humaine.

1973 | René Dubos
L’agronome et écologue français expatrié aux États-Unis est l’auteur d’un best-seller, So Human an Animal, Prix Pulitzer.

1973 | Pierrre Gourou
Le géographe publie son essai Pour une géographie humaine, qui témoigne d’une confiance en l’avenir, le refus d'une « abdication technologique », et d'un « retour à la nature », et la croyance d’une « technologie mieux adaptée, donc plus perfectionnée » moins « exclusivement préoccupée des prix de revient » devant corriger « les aspects fâcheux de l'intervention humaine ». Ils sont pourtant nombreux car les villes ont pu apparaître sacrifiées, en nombre de pages, autant que les effets néfastes de « l'urbanisation du genre humain » qu’il critique : c'est « à tort peut-être » que la civilisation moderne, urbanisante, engage « la plus grande partie du genre humain à se concentrer dans les villes » alors que d’autres choix sont possibles car « le progrès des techniques modernes de communication de la pensée enlève toute nécessité à la concentration des organismes de direction ». Mais il reste « le problème le plus difficile » : la « mise au point des encadrements qui assureront l'efficacité des techniques améliorées ». [43]

1973 | Max Falque
Max Falque, introducteur en France des nouvelles méthodes américaines concernant les études d’impact d’environnement évoque dans un article que, dans le domaine de l'agriculture périurbaine, les considérations écologiques doivent passer avant les considérations économiques, et prône le concept de « zones agricoles de protection écologique » (ZAPE). La protection écologique, plutôt que le profit économique, devrait déterminer les politiques agricoles et d'urbanisation et au concept de « produit national brut » devrait se substituer celui de « bonheur national brut »


Avril 1973 | Le Sauvage
Revue écologique patronnée par Le Nouvel Observateur et dirigée par Alain Hervé, fondateur des Amis de la Terre. Elle permet aux principaux animateurs de l’association, notamment Brice Lalonde et Pierre Samuel, d’entrer en contact avec des intellectuels, comme André Gorz et Serge Moscovici, dont les réflexions influencent les Amis de la Terre tout au long des années 1970. Le journaliste Michel Bosquet plume du Le Sauvage, donne le ton dans un des premiers numéros :
« Ne sous-estimez pas les capitalistes, leurs capacités d’adaptation et leurs ruses. S’ils s’intéressent aujourd’hui à l’écologie, c’est pour mieux nous récupérer et nous vendre un monde apparemment nouveau dont, en fait, ils garderont le contrôle. N’attendons pas l’avènement des éco-fascistes pour promouvoir une société libre et non marchande. »


_ Avril 1973 | Libération
Naissance du journal qui publiera régulièrement des articles concernant des luttes écologiques.

* 1973 | Eco-fascisme
Dans le périodique Survivre et Vivre, paraît un article intitulé Ecologie et fascisme de L. Samuel. C’est un thème récurrent au sein du mouvement qui met en garde des dangers du catastrophisme des écologistes qui appelle la société du contrôle anti-démocratique régie par la Necessitas non habet legem, « la nécessité ne connaît pas de loi »…

1973 | L’an 01
Film de Doillon, adapté de la bande dessinée de Gébé.
1973 | Soylent Green
Film de  Richard Fleischer. En 2022, l’humanité vit regroupée dans des villes surpeuplées et souffre de famine en raison de l’épuisement des ressources naturelles. Grâce à l’enquête du personnage qu’incarne Charlton Heston, on comprendra que la seule nourriture disponible est constituée de farine humaine. Quant aux désespérés, on leur offre assistance pour mourir en paix par la projection des images apaisantes de la faune et de la flore disparues.
1973-77 | Brétécher
L’auteure de bandes dessinées publie à partir de 1973 dans Le Sauvage, « Les amours écologiques du bolot occidental » : un chien forniqueur et sans scrupule sème la panique dans une réserve d'animaux en voie de disparition.

1973 | BIO
Création des premiers marchés biologiques à Grézien-la-Varenne dans le Rhône, à Avrillé, près d'Angers, puis à Bordeaux.
1973 | Autoroutes
Les associations se multiplient en France opposées à la construction d’autoroute. Dans les Bouches-du-Rhône, le projet de construction de l’autoroute B-52 Aubagne-Toulon, entériné par le gouvernement, fait l’objet d’une attaque en règle menée par les communes concernées et les résidents menacés d’expropriation, soutenus par Jean Anouilh, propriétaire à Sanary, mais aussi par le Parti communiste et les réformateurs. Les opposants réunis en comités, pour défendre leurs intérêts personnels, mettent en avant des arguments comme la conservation du paysage, des espaces agricoles et du bien-être de tous, et orientent le débat vers une réflexion écologique.

1973-75 | Pacifique
Les écologistes avec les anti-nucléaires participent à l’expédition maritime à bord du Fri (Liberté, en danois) pour protester contre les essais nucléaires sur les îles françaises du Pacifique, opération relayée en France par Les Bataillons de la Paix.
 7 janvier 1973 | Larzac Paris
Départ de la marche de protestation entre Rodez et Paris, avec en tête 26 tracteurs. Ils sont chaleureusement accueillis dans les villes étapes par des comités de soutien bien organisés, et ce, malgré l’interdiction de la police. Bloqués aux portes d’Orléans, les agriculteurs du mouvement Paysans-Travailleurs (proche du PSU) leur proposent leurs propres tracteurs pour poursuivre leur marche.


Février 1973 | Corse Rebelle
Le scandale des Boues rouges fait dire à Edmond Simeoni, de l'Action Régionaliste Corse, le 3 février :
« Quand un pays est ainsi menacé dans ses intérêts vitaux, c'est une cause pour laquelle on peut aller en prison. Nous en faisons désormais un problème régional._»
Le 17 février, le blocage des ports par les pêcheurs et une manifestation unitaire, avec à sa tête élus, hommes politiques, autorités religieuses, dégénère avec l’attaque et l’occupation de la sous-préfecture de Bastia et se termine par l'arrestation du responsable fédéral du parti communiste, adjoint à la mairie de Bastia, et du porte-parole de l'Action Régionaliste Corse. Le 26 février, la grève générale est décrétée contre la réquisition par la police des photos de presse de la manifestation et pour la libération des prisonniers. Le rôle des nationalistes est actif, le plasticage d’un navire de la Montedison rejetant des déchets pollués, est revendiqué par le Front patriotique Corse de libération, et sera approuvé par l'opinion publique insulaire. 
Cette mobilisation a permis de mettre fin aux activités de la Montedison en 1974.


10 juin 1973 | Larzac
Début de la construction de la bergerie de la Blaquière, quartier général de la rébellion.



Août 1973 | Larzac
A l’initiative des Paysans-Travailleurs de Bernard Lambert, une «_marche sur le Larzac_» est organisée, avec la Gauche Ouvrière et Paysanne, groupuscule d’extrême gauche au sein duquel on retrouve Alain Lipietz. La cause des paysans du Larzac réunit soixante mille manifestants (ou 300,000 selon les organisateurs) les 25 et 26 août au lieu-dit Rajal del Gorp. Les forces de l’ordre sont absentes. Ce rassemblement faisant du plateau, placé à la croisée des chemins du militantisme, la «_vitrine des contestations_», comme le titre Le Monde, qu’elles soient occitanistes, antimilitaristes, anticapitalistes ou antiétatiques. Bernard Lambert y proclamait que les « paysans ne seront plus jamais des Versaillais », et que ce rassemblement était « le mariage des Lip et du Larzac, des ouvriers et des paysans contre le capitalisme »... C’est aussi l’heure de la rencontre improbable entre agriculteurs natifs du Larzac et de jeunes «_chevelus_». Le comité des 103 paysans expropriés suivent avec attention les préparatifs de la manifestation, quand d’autres sont beaucoup plus dubitatifs, voire défavorables à ce type d’actions. Mais la lutte prend d’autres chemins novateurs, ainsi des sympathisants acquièrent des «_mètres carrés_» de petites parcelles dans le cadre des GFA (Groupements fonciers agricoles) qui sont destinés à rendre plus complexe le processus d’expropriation. Cette tâche est assurée par Robert Pirault, un prêtre ouvrier qui s’évertue à multiplier les propriétaires, en divisant les parcelles, afin de retarder les expropriations. Un autre prêtre sud-aveyronnais s’en réjouit encore :
« Au presbytère, on avait acheté trois mètres carrés. On était douze. L’un était au Chili. En cas d’expropriation, il fallait la signature du vendeur !». 




 1973 | Guerrilla gardening
Le mouvement de Guerrilla gardening a débuté officiellement à New York, Liz Christy et ses compagnons s’emparent d’un terrain vague abandonné dans le Lower East Side à Manhattan, pour en faire un jardin collectif. Les Green Guerillas obtiennent de la ville un contrat de location en 1974, après avoir invité les médias pour démontrer les bienfaits urbains de leur jardinet. Puis se créeront ici des dizaines de jardins de tout type, communautaire, collectif, privé, potagers, squares, excentriques, artistiques, etc. Le mouvement Green Guerillas s’amplifie à New York puis dans d’autres villes du pays. Le passage du Guerrilla gardening empreint de désobéissance civile au Community gardening institutionnalisé s'est fait rapidement grâce aux efforts de négociation des Green Guerillas avec la ville, qui ont mené à la création de Green Thumb en 1978, un programme municipal chargé de coordonner et faciliter les demandes de résidents désireux de jardiner un terrain vague [44].




ARCHITECTURE
PAYSAGE
ECOLOGIE


1970's | Paysagisme
Si la responsabilité de nombre d'architectes est grande pour expliquer la catastrophe urbano-architecturale des Trente Glorieuses, en France, celle des paysagistes n'en est pas moins grande ; d'autant plus que si des architectes des différentes avant-gardes avaient renouvelé la pensée urbaine en invoquant le politique, aucun paysagiste n'avait procédé à une auto-critique de la profession, prétextant, défendant l'excuse, simplement, d'une trop grande faiblesse des crédits accordés pour verdire les cités, et le mauvais entretien des plantations. De même, si la sociologie urbaine en particulier, les sciences sociales en général, avaient tenté nombre d'avant-gardes architecturales, si nombre d'architectes évoquaient l'auto-gestion, la participation citoyenne dans le processus d'élaboration d'une opération de construction, une extrême minorité de paysagistes ne s'était risqué sur ce terrain,ou plus exactement cette friche, nulle trace - connue - de projet de paysage partagé. Que l'on retrouve, par exemple, à Amsterdam ou à New York, dans le cadre de la Green Guerilla, celles des potagers urbains et des jardins partagés, plantés en toute illégalité. La pensée paysagiste était à ce point mort, qu'aucune polémique ne venait perturber sa pensée, au contraire des grands débats et des opposition des avant-gardes architecturales, pensée paysagiste que l'on peut qualifier d'unique, la polémique attendue viendra, seulement, dans les années 1980.


De fait, la pensée paysagiste et écologique, s'est renouvelée nous l'avons largement évoqué, par les architectes radicaux, qui s'emparent de cette problématique, qui l'intègrent pour formuler d'étonnants et innovant projets, dont notamment le London Tunning, le jardin-plage de Monaco, etc., imaginés par Archigram ! Et ce, que l'on aime ou pas.
Certes, les paysagistes renommés, classiques mais talentueux, ont pu s'exprimer à travers les études commanditées par l'Etat, concernant le paysagement de grands territoires ; Jacques Sgard, par exemple, s'occupe de l'aire métropolitaine marseillaise, de la côte aquitaine, du bassin de la Seine, etc., et expérimente une nouvelle approche, pour ne pas dire discipline, mais les analyses ont été guidé sous l'objectif de la préservation des paysages, de l'intégration de grandes infrastructures : en d'autres termes, il s'agissait de cautionner, de tenter de camoufler, dissimuler les éléments les plus impactant pour l'environnement, urbain ou naturel. Concernant l'aménagement du littoral landais, Sgard expliquait :
« Intégrer un objet ou une fonction dans un site, c'est les faire entrer en harmonie avec le site, c'est admettre qu'un dialogue se crée entre eux et le site à la fois sur le plan de l'utilisation et sur le plan plastique. Mais c'est supposer aussi, tout au moins dans l'esprit de bien des aménageurs, que le milieu naturel se prêtera complaisamment à des modifications profondes de son équilibre. Faute d'avoir interrogé préalablement le milieu naturel, on aboutit fréquemment à des impasses et à des échecs.»
Notons que le prescriptions du paysagiste, et plus généralement des aménageurs seront âprement critiquées par les opposants à ce projet pharaonique, Ellul et Charbonneau en tête. A une autre échelle, Sgard peut employer son talent pour l'aménagement paysager du parc départemental André Malraux à Nanterre, réussite intégrant une diversité de lieux paysagers, et des préoccupations écologiques. De même, le paysagiste Allain Provost dessine le grand parc de la Courneuve en 1972.
Certes, également, la nouvelle génération de paysagistes, de l'après 68, s'intéresse autant à ce nouvel art, le Land Art, qu'aux préoccupations sociales de cette époque, mais principalement en collaboration avec des architectes reconnus (Jacques Simon puis Michel Courajoud avec l'AUA), ou au sein d'équipes pluridisciplinaires et, comparé aux architectes radicaux, sans grande imagination (l'on songe, par exemple, au concours du Parc de la Villette à Paris de 1985, où les propositions les plus intéressantes étaient celles d'architectes inspirés ou ayant participé, d'ailleurs, à la défunte Pop architecture, dont un fut victorieux...).

Le paysagiste Jacques Simon, qui s'adonne également au Land Art, mène la fronde paysagiste, et invente à la fois, un nouveau style et une manière de procéder, ayant pour but de contaminer la ville moderne par la campagne, et réciproquement, d'introduire la nature au coeur des cités, d'éliminer les plantations trop fragiles, trop difficiles à entretenir, trop coûteuses, évacuer les essences fleuries pour privilégier l'arbre de haute tige à croissance ultra-rapide (peuplier et saule), et entre autres, de labourer les sols, de les sculpter, si possible soi-même au bulldozer. Il accorde une attention particulière aux jeux d'enfants. Mais, il faudra attendre les années 1980 pour voir sa renommée - outre celle de sa profession - et sa production s'affirmer, et celle des paysagistes aujourd'hui célèbres : Corajoud, Lassus, Clément, Chémétov fils, Brunier (paysagiste talentueux, décédé jeune), etc. Notons cependant une chose troublante, à parcourir sa production écrite et illustrée, l'on reconnait d'étranges similitudes avec celle, précédente de plusieurs années, des architectes du groupe anglais Street Farm : se dégage une évidente source d'inspiration, un sentiment de retard de pensée.







Jacques Simon, paysagiste
Aménagement des espaces libres, fascicule 20 :
Détournement des grands paysages
1976 
Street Farm, architectes
This Seasons Planting
Heavy Cultivator
1971

1972 | VROUTSCH
La revue de l'École des beaux-arts de Strasbourg, dirigée par Henri Rosenfeld, organe de soutien aux activités marginales, proche de la librairie-coopérative Bazar, consacre un numéro spécial sur l'«_Autoconstruction » publié en 1972, écho français aux catalogues Made in US ; un catalogue présentant plusieurs solutions écolo constructives, architecturales pour bâtir son propre abri. On y trouve, les domes et zomes, les cabanes en bois, les véhicules revisités, la cellule pirate de Chanéac, le recyclage, etc., « qu'il est possible de réaliser rapidement, à peu de frais.» Bien documenté, ce catalogue connaîtra un franc succès auprès des étudiants en architecture, et des architectes, qui s'en réfèrent. En introduction :
« Modifions d'abord l'espace existant. En commençant par celui qu'on utilise quotidiennement. Soit individuellement, soit en groupe. Et produisons aussi un autre espace, dans la volonté de créer de nouveaux rapports entre nous ; non pas fuir ce qu'on nous impose, mais s'y opposer. [...] Ce livre est un outil de travail pour ceux qui cherchent à prendre en charge eux-mêmes leur environnement, pour le produire et l'utiliser ; sans se laisser impressionner par les techno-constructeurs qui veulent nous forcer à vivre dans leurs schémas, diagrammes et autres graphiques à base de normes et de règlements. Pendant que l'urbanisme se gèle sous les livres blancs des experts, l'espace continue à être la proie des spéculateurs et des champions de la croissance illimitée.»









1973 | AA
La revue l'Architecture d’Aujourd’hui consacre un numéro spécial à l'architecture solaire. La rédaction offre une large place à Paolo Soleri, en publiant son texte « Theology of the Sun », illustré par des photographies en couleur du projet en cours d’Arcosanti.

1973 | Metropolis
En novembre 1973, Marc Emery, l’architecte et rédacteur en chef de la revue L’Architecture d’Aujourd’hui fonde une nouvelle revue d’urbanisme Métropolis (1973-1980)_; le polémique Jean-Pierre Garnier figure dans le comité de rédaction. Il a voyagé aux USA et connaît Steve Baer. Dans le n° 3 de février 1974, Marc Emery publie un « Entretien avec René Dumont », le futur candidat écologiste à la présidentielle, marquant l’intérêt de la revue aux questions écologiques et environnementales, intérêt allant croissant avec les premières conséquences de la crise.

1973 | Kalouguine
Le premier programme d'architectures nouvelles (PAN) retient 11 projets d’habitat dont celui de l'architecte Vladimir Kalouguine qui propose de créer une «_architecture accueillante aux plantes_», un ensemble implanté dans la banlieue d'Angers, de 9 immeubles et 220 logements d'habitations tout en courbes et contre-courbes évoquant des rochers, et à l'origine recouvertes de plantes grimpantes, mais pour des raisons d'étanchéité, les murs seront finalement recouverts de résine. Les immeubles sculptures émergent d'un grand parc public, de plus de deux hectares, qui confère à cette opération une qualité exception des lieux : les voitures sont reléguées dans un parking souterrain, le terrain est modelé par des buttes entourant une vaste prairie bordée d'arbres, un étang est creusé afin de récupérer les eaux de pluie qui devaient être pompées afin d'arroser les façades végétalisées.


Vladimir Kalouguine
Les HLM d'Angers. 
© Marie-Hélène Gompel 


L’opération expérimentale est construite dans la banlieue d’Angers, le chantier débute en septembre 1973 et terminé en 1976. L'objectif est de «_réconcilier l'Homme et la Ville_», affirme le Ministre Jacques Barrot lors de l'inauguration ; et comme l'édifice de Renaudie à Ivry, le projet de Kalouguine préfigure les édifices verdoyants d'aujourd'hui.

1973 - 75 | La planification écologique
La planification écologique, Ecological Planning, méthode inventée aux USA dès le début des années 1960 (sous l’égide d’universitaires dont notamment Philip Lewis, C. Steinitz, Angus Hills et lan Mac Harg), débarque en France_; elle consiste à intégrer en préalable de la phase de conception, et non après, des éléments du milieu physique et naturel dans les plans d’aménagement (Plan d’Occupation des Sols, schémas régionaux, littoraux, etc.). Les principes fondamentaux posent de ne plus raisonner seulement en termes de quantité, mais de tenir compte aussi de la qualité du milieu, par son étude réalisée en amont, puis en protégeant autant que possible, ce que l’on nomme aujourd’hui leurs éco-systèmes, et ce afin d’éviter aussi de compenser à bien plus grands frais les équilibres naturels détruits ou endommagés (construction de stations d’épuration, dispositif anti-pollution, anti-bruit, indemnités diverses, etc.).
Max Falque tente de l'introduire en France dès 1971, mais cette planification écologique «_made in USA_», suscitera, naturellement quelques critiques et controverses. Car cette méthode américaine soulève une quantité impressionnante de problèmes, dont notamment, la collecte des données (géographique, géologique, hydrologique, climatologique, zoologique, botanique, cadastrales, etc.), et celle concernant les qualités paysagères, afin d’élaborer les études, puis la qualité et la rareté des experts aptes à réaliser ce type d’analyse pluri-disciplinaire, synthèse qui s’avère fort complexe et nécessite de délicates interprétations, et entre autres, le coût élevé pour mener à bien ces études, financées par le commanditaire, public ou privé.
La première étude d’impact – expérimentale - a été réalisée entre 1973 et 75, et concerne Toulon (secteur ouest), comprenant une zone d’étude de 20 000 hectares, étude réalisée afin de protéger les aires agricoles et les paysages menacés par la poussée de l’urbanisation et la construction de l’autoroute A52. L’informatique est alors employée pour la première fois en France, dans le domaine de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme, qui démontre ces capacités illimitées et un surcoût très conséquent. Suit, l’étude Aubagne-Toulon-Sainte-Baume qui a été commandité par la Mission Interministérielle pour la Protection et l’Aménagement de l’Espace Naturel Méditerranéen Mission Méditerranée qui portait sur un périmètre plus étendu de 130 000 hectares_; une étude d’impact conduite par un comité de patronage composé d’une douzaine d’ingénieurs et d’universitaires. À nouveau, l’utilisation de l’ordinateur, à qui l’on ingurgite une infinité de données, a permis l’élaboration rapide de cartes de synthèses thématiques représentant l’aptitude des terres pour les diverses activités envisagées depuis la protection intégrale jusqu’à l’implantation de l’industrie polluante, etc. Des innovations intéressantes sont apparues dans plusieurs domaines pour la première fois, par exemple, une carte des zones de richesses faunistiques.

1973 | Givors
La Sonacotra, parrainée pour cette opération par le Plan Construction, commande à l'architecte Jean Renaudie l'édification d'un nouveau quartier à Givors, ville dirigé par un maire communiste proche de Lyon, à l'emplacement d'un vieux quartier d’anciennes maisons du bourg féodal aux rues étroites, niché au pied de la colline, disparu dans le cadre d’une opération de Résorption de l’Habitat Insalubre. Le programme inclut logements sociaux, commerces et équipements de quartier (une bibliothèque municipale, une crèche, un théâtre municipal, un commissariat de police). Renaudie reprend le même principe de nappe étoilée qu'il avait expérimenté à Ivry-sur-Seine, quelques années plus tôt, et ici la succession de grandes terrasses plantées forment un édifice où prime la végétation. Avec l'architecture dite proliférante, l'architecte abolit les limites entre urbanisme, paysage et architecture. Mais selon Renaudie, cette vitalité proliférante architecturale changeant au cours des saisons, fabriquant un environnement artificiel naturel, pour ne pas dire la façade verte, n'est pas sa première préoccupation. Interrogé sur la fonction de la terrasse dans l'opération d'Ivry-sur-Seine, il enchaîne :



« La terrasse-jardin joue un rôle très important pour les habitants. Elle est recouverte de terre, bien qu'il n'y en ait que trente centimètres, mais cette épaisseur suffit pour faire pousser toutes sortes de plantes, pour peu qu'on en ait envie. Pratiquement tous les occupants de ces appartements en ont eu envie, dans la mesure où l'idée de jardin se rattache à toutes sortes de rêves d'enfance. La plupart des gens ont eu ici pour la première fois la possibilité de gérer un jardin : la famille toute entière intervient dans l'agencement de cette terrasse. C'est une impression extraordinaire et ceci ressort à travers les enquêtes menées depuis sur la façon dont les occupants de cet espace le vivent - que de voir pousser - ou crever - des plantes que l'on a soi-même choisies. Plaisir qui fait tout l'attrait du pavillon pour la moyenne des gens : pouvoir s'approprier l'espace, le marquer de ses goûts, faire croître et de se développer quelque chose. Cette terrasse apporte aussi une surface complémentaire (puisqu'elle n'est pas comprise dans la superficie des appartements), rare dans les logements collectifs ou sociaux. Il n'est pas négligeable pour une famille de disposer d'une surface de ce type, par exemple, pour y envoyer les enfants jouer lorsqu'il fait beau... Mais en dehors de ces considérations matérielles, elles jouent un autre rôle, et c'était celui que je voyais le plus clairement lors de la conception de cet immeuble : un rôle social. Elles facilitent les contacts entre les habitants de l'immeuble, parce que les logements sont très imbriqués les uns des autres. On s'est arrangé dans l'organisation d'ensemble pour que d'un logement, on en voit beaucoup d'autres. La terrasse du voisin du dessus surplombe, on surplombe le voisin inférieur, tout en ayant une vision d'ensemble de toutes les terrasses. Cette situation a de toute évidence favorisé les contacts. C'est donc à mon avis, une solution intéressante pour l'habitat collectif. Habitant moi-même un de ces logements, je sais si je ne pouvais plus jouir de cette terrasse, quelque chose d'important me serait enlevé. Elle répond à une aspiration profond chez les gens : s'approprier un peu de terre ; elle facilite les contact sociaux et permet de changer le rapport de l'occupant vis-à-vis de son logement, en lui donnant un recul important puisqu'on a l'impression de voir ce logement de l'extérieur. Ceci n'est pas fondamental, loin de là, mais ces caractéristiques font que les gens ont tendance à assimiler ces logements à des maisons individuelles. Joue aussi le côté inattendu, pittoresque du logement - je ne considère pas ce terme comme péjoratif - les coins et recoins inhabituels font qu'on l'apparente plus à une maison, puisqu'il ne correspond pas à l'image qu'ont les gens du collectif. Jusqu'à aujourd'hui, on n'a pas produit de vraie solution pour l'habitat collectif, si l'on compare les formules actuelles à toutes les trouvailles architecturales produites pour la maison, sans imagination, sans recherche d'une voie qui découle de cette nécessité de grouper des familles pour les faire vivre côte à côte. [...] Je travaille pour Givors, nous avons appliqué les mêmes principes en les adaptant au site ; diversité puisque tous les logements sont différents ; terrasse-jardin puisqu'on a même encore développé la surface de la terrasse. On a modifié quelques points qui nous paraissaient discutables à la lumière de l'expérience d'Ivry : importance de la cuisine, organisation intérieure. [...] L'important dans le logement n'est pas tellement ce qu'on a considéré jusqu'à maintenant comme déterminant, c'est-à-dire des considérations de pur fonctionnement, mais davantage des facteurs relativement indéfinissables, ce qu'on pourrait baptiser le "contenu abstrait", c'est-à-dire le fait d'éprouver du plaisir dans un espace.»
Habitat, autre mode de vie
Interview Gritti Haumont
Avenir 2000 n° 40 1977

Son idée de rapprochement de - bon - voisinage par la terrasse-jardin afin, espère-t-il de manière peut-être présomptueuse, d’atteindre des degrés de convivialité entre les habitants, ce concept est sans doute inspiré par les propos d'Henri Lefebvre concernant la transparence-opacité de l'architecture moderne, qui considérait qu'il fallait ouvrir en partie les espaces privés des habitations, cellules généralement closes et strictement confidentielles, les uns sur les autres ; et de procéder réciproquement avec les espaces ouverts publics.

1974 | Recherches
Le premier appel d'offres de la recherche architecturale rédigé conjointement par le SRA et la DGRST est diffusé. 180 projets sont examinés par les experts. Le CORDA retient le financement de 45 projets de recherche parmi lesquels on trouve des travaux de Michel Foucault (avec Bruno Fortier, François Béguin, Blandine Barret-Kriegel) sur l'Apparition de la notion d'habitat dans la pensée et la pratique architecturale au XVIII ème siècle ; de Félix Guattari, Recherche sur le rapport entre l'évolution des formes architecturales des équipements collectifs et l'évolution des modes de contrôle social et de représentation ; de Gérald Hanning, sur Le rôle de la trame foncière comme structure organisatrice de la mise en forme architecturale des paysages ; d’Hubert Damisch, Signes de la modernité ; de Christian de Portzamparc, Roland Castro, Jean-Paul Dollé, Jean-Pierre Le Dantec et Antoine Grumbach sur L'unité signifiante et la forme urbaine. Un colloque est organisé à l'Institut de l'Environnement sur le thème "Histoire et théorie de l'architecture". Cela confirme la politique d'institutionnalisation de la recherche architecturale, notamment celle liée à l'enseignement de l'architecture.

1974 | La Production de l’espace
Le pavé de 500 pages d'Henri Lefebvre contient peu de paragraphes concernant directement l'environnement, les rapports ville-campagne, etc., disséminés dans les chapitres, et comme à son habitude, plutôt que d'isoler un domaine, le relie-t-il avec d'autres, et ainsi, l'environnement, l'écologie sous-entendus apparaissent avec fréquence. Suivons, en mode télégraphique, le cours de sa pensée, ici proliférante, et soulignons dans le premier chapitre ses écrits :
« “Changer la vie” Venue des poètes et des philosophes, formulée comme utopie négative, cette idée tombe depuis peu dans le domaine public, c’est-à-dire politique. Elle se répand en se dégradant : en mots d’ordre politiques. “Vivre mieux. ” “Vivre autrement” “La qualité de la vie.” “Le cadre de vie.” De là, on passe naturellement aux pollutions, au respect de la nature, à “l’environnement”. Et le tour est joué : escamotées, la pression du marché mondial, la transformation du monde, la production d’un nouvel espace. L’idée retombe dans l’idéalité, alors qu’il s’agit d’amener au jour, graduellement ou par bonds, une pratique spatiale différente. Tant que persistera la quotidienneté dans l’espace abstrait avec ses contraintes très concrètes, tant qu’il n’y aura que des améliorations techniques de détail (horaires des transports, vitesse, confort relatif), tant que les espaces (de travail, de loisir, d’habitation) resteront disjoints et rejoints seulement par l’instance politique et son contrôle, le projet de “changer la vie” restera un slogan politique, tantôt abandonné, tantôt repris.»

Henri Lefebvre s'interroge : pourquoi les forces critiques et progressistes sous-estiment-elles chroniquement les questions urbaines ? Pourquoi les usagers restent-ils passifs et silencieux face à la dépossession de leurs espaces et de leurs vies ? Lefebvre y répond par la puissance répressive des espaces du capitalisme, la relégation périphérique qui étouffe les conditions de révolte ; par le détournement médiatique, « informationnel » allié au consumérisme, qui isolent et aliènent les individus en leur donnant l’illusion de la participation. Il y a bien un « échec par l’espace » de la pensée révolutionnaire, car :
« Une révolution qui ne produit pas un espace nouveau ne va pas jusqu’au bout d’elle-même; elle échoue; elle ne change pas la vie; elle ne modifie que des superstructures idéologiques, des institutions, des appareils politiques. Une transformation révolutionnaire se vérifie à sa capacité créatrice d’oeuvres dans la vie quotidienne, dans le langage, dans l’espace, l’un n’allant pas nécessairement au même pas que l’autre, également. »
Le capitalisme en créant son espace est maître de la situation, malgré « la violence qui menace sans cesse d’éclater et parfois ici ou là, éclate. » C'est aussi selon Lefebvre un phénomène spatial mondialisé :
« L’efficacité des stratégies dans l’espace, et surtout un fait nouveau, à savoir que les stratégies mondiales tentent d’engendrer un espace global, le leur, et de l’ériger en absolu, apporte une raison et non la moindre au renouvellement du concept d’espace.»
Il l'illustre par l’exemple de l’Europe méditerranéenne exploitée touristiquement par l’Europe du nord, par des stratégies commerciales touristiques qui réorganisent l’espace mondial en épuisant les ressources, les espaces, en exploitant les populations sous couvert de « loisirs » et de « vacances ».
L'espace japonais inspire Lefebvre car, contrairement à la pratique spatiale occidentale, on ne trouve pas d'aussi stricte séparation entre les espaces privés et publics :
« Des aires publiques, espaces de relations et d’actions, s’articulent avec des aires privées, espace de contemplation, d’isolement, de retraite, en les joignant par des aires mixtes, espaces de parcours, de passages, de liaisons.»
Et La séparation, l’opposition nature/culture est radicalement différente :
« Il n’y a pas de maison sans jardin, même minuscule, lieu de contemplation et de contact avec la nature; même quelques cailloux sont la nature et non pas quelque symbole distingué [...] La nature, le divin d’abord, puis la vie sociale et la vie de relations ensuite, et enfin la vie individuelle et privée, tous ces aspects de la réalité humaine ont leurs lieux, s’impliquant les uns les autres de façon concrète. »
« Toujours microcosme, oeuvre d’art symbolique, objet en même temps que lieu, ce merveilleux jardin zen a des « fonctions » diverses qui jamais ne sont des fonctions. Il exclut chez vous l’opposition « nature-culture » qui ravage l’Occident; le jardin montre une appropriation de la nature; il est entièrement nature, symbole du macrocosme, et entièrement culture, projection d’une façon de vivre. »
Du Japon, de Tokyo naît ainsi sa notion d'« espace différentiel », espace positif alternatif qui s’oppose à l’espace répressif du capitalisme, par son chaos urbano-architctural, la multitude des lieux de rencontre formels et informels ; par la présence et diversité des espaces verts public et privé à toutes les échelles, introduisant cette « nature seconde » ; par la porosité des espaces privés/publics ; par les espaces multifonctionnels, et les lieux festifs, ludiques, « érotisés », se superposant aux lieux de travail. A partir de ces observations découlent sa conception générale de l’espace très théorique : l'Architectonique spatiale. Il poursuit avec un éloge appuyé des oeuvres de l'architecte barcelonais Gaudí, qu'il juge comme une sorte de retour paroxystique de la nature et de son symbolisme, une « hérésie modernisée » aux formes sculpturales modernes et naturelles, mystiques et érotiques. Puis après avoir retracé les erreurs historiques du Bauhaus et de Le Corbusier, il évoque la fragmentation de l'espace par le capitalisme afin d'instaurer un système inégalitaire, et d'organiser au mieux une pénurie artificielle de l’espace, comme celle des biens en général, restrictions déjà évoquées d'une autre manière par Guy Debord, dans la Société du Spectacle. Cette pénurie peut être de deux sortes, soit naturelle (ressources écologiques, foncier urbain disponible, etc.), soit, principalement, entretenue, artificielle, symbolisée au mieux par les mécanismes de la spéculation coordonnée par l’Etat et les entreprises privées partenaires :
« Or, c’est à ce moment même que l’espace se fragmente. Il est artificiellement raréfié autour des centres pour 'valoir' plus cher, pour la vente en gros et en détail; il est littéralement pulvérisé; on le vend en 'lots', en 'parcelles'. C’est à ce titre qu’il devient pratiquement le milieu des ségrégations, de la dispersion des éléments de la société repoussés vers les périphéries. »
Il poursuit par une énumération des contradictions essentielles de l’espace capitaliste, qui parvient à les surmonter, à les maîtriser, et qui n’entraînent pas de révoltes sérieuses populaires, alors que certaines s'expriment spatialement - les nombreux bidonvilles de France de cette époque, par exemple_-, au contraire d'autres invisibles. Les luttes urbaines et pour le droit au logement créent un subterfuge, une moralisation de la vie publique, sans plus. Notons les réflexions Lefebvre sur l’échec relatif des communautés hippies qui s’explique par leur caractère dispersé, par leur isolement, et des espaces choisis comme lieux alternatifs (pavillons, fermes, maisons bourgeoises). Le projet autogestionnaire appelle la création de « contre-espaces » différentiels.
En conclusion, sans nous attarder, Lefebvre insiste sur le fait que la révolution urbaine, nécessitera une révolution globale de la société et ne pourra être accomplie par les seules innovations architecturales, par les détournements d’espaces limités temporellement et spatialement :
« La production de l’espace entraîne d’autres conditions, parmi lesquelles le dépérissement de la propriété privée de l’espace et simultanément de l’Etat politique, dominateur de l’espace. »




UTOPIE
versus
REALISME



La 15e Triennale de Milan organisée en 1973 placée sous le thème de l'Architettura razionale marque la fin - subite - et non annoncée des courants de l'architecture radicale et d'une manière plus générale, la fin de l'utopie en architecture ; les architectes regroupés dans le nébuleux mouvement La Tendenza autour de l'architecte italien Aldo ROSSI, qui avait publié sont traité théorique l’Architecture de la ville (l’Architettura della città) en 1966, affiment leur suprématie, appuyés par, notamment, l'architecte et historien et enseignant et critique Manfredo TAFURI qui, dès la naissance des groupes radicaux avait dans un premier temps engagé une polémique politique, puis mené contre eux, cette retroguardia, une véritable croisade, y incluant également, les architectes partisans des mégastructures. Tafuri, figure centrale dans les débats des années 1970, considérait l'architecture organique ou informelle comme
« faites d'objets mal ficelés ou de grottes béantes qui manifestent une régression mystique à l'âge primitif. Des architectures qui apparaissent davantage comme les masques de l'inquiétude que comme l'incarntion d'un malaise véritable.»
Au sujet des divertissements pop graphiques d'Archigram, qu'il qualifie comme une nostalgie du futur, il écrivait :
« Une nouvelle idolâtrie de la machine s'exprime par des happennings architecturaux qui ne cachent pas leur enthousiasme pour les potentialités que recèlent les calculateurs électroniques, pour les engins spatiaux et les "emballages perdus de l'âge électro-nucléaire". Gordon et Superman sont les nouvelles idoles de la génération "enragée", mais disposée à apaiser sa propre fureur dans l'orgie psychédélique de l'éphémère, au coeur de l'existant chaos hyper-technologique. Sur les feuillets de leur revue, les "Archigram" publient des "monstres" architectoniques, symboles d'un nouveau Moloch auquel se sacrifier. [...] Entre le "pittoresque" des premières new towns et la futurologie paroxystique des "Archigram", il y a un lien étroit. Dans les deux cas, on se perd dans des axiomes pris comme des absolus, comme des modèles idéaux. La tradition d'Unwin, dans laquelle puisent Stevenage ou Harlow, fait du paysage naturel un modèle hors de l'histoire. Les cités-machines semi-mobiles des "Archigram" renouent avec l'idolâtrie futuriste pour une dynamique industrielle d'aspect biologique et mystique.»

Définissant les architectes radicaux et autres partisans des mégastructures comme une véritable académie de l'utopie, imaginant une orgie de superstructures et de fantaisie graphique qui cachent mal un désarroi cynique, ils critiquent :
«La libération dans l'ironie refait le chemin utopique des avant-gardes historiques. Les projets de déserts, habités par des super-objets métaphysiques - comme dans les exercices publicitaires des groupes italiens Archizoom ou Superstudio - consument jusqu'à la nausée les délires romantiques de l' "Auflösung der Städte" selon Taut, qui inspire aussi Buckminster Fuller avec son édifice autotransportable de dix étages, avec la calotte hémisphérique qu'il étudie pour couvrir et climatiser Manhattan toute entière ou les coupoles géodésiques, utilisables aussi bien pour des pavillons de foire (Expo de Montréal, 1967) que pour des communautés hippies, héritière des utopies anarchistes.»

L'architecte Pierre Riboulet, proche de ces milieux, critiquait ainsi le projet architectural utopique :
« C'est ce même jeu que mènent ceux qui élaborent ces projets fantastiques, qui proposent un habillage de formes étonnantes autour de la même réalité misérable. L'écho que rencontrent dans la presse ces dessins échevelés, ces plans utopiques, montre qu'ils sont des auxiliaires précieux pour l'élaboration de l'idéologie bourgeoise : les gratte-ciel suspendus, les immeubles en forme de cratère, les villes souterraines ne dérangent rien ni personne pour la raison qu'ils ne remettent rien en cause, qu'ils ne touchent ni aux rapports de production ni aux rapports sociaux. Ils font croire cependant que la technique seule est capable de résoudre tous les problèmes rencontrés par la classe laborieuse dans sa vie quotidienne, qu'il suffit de développer encore ces techniques pour que le bonheur égalitaire soit accessible à tous, pour que les révolutions soient inutiles ; ils font croire que l'exploitation capitaliste n'existe plus. Une double page en couleurs de temps en temps suffit ainsi pour se débarrasser de cette architecture réelle, pour substituer à la crise du logement cet univers de rêve, d'autant moins dangereux qu'il est irréalisable.» Éléments pour une critique de l'architecture, Espaces et sociétés, 1970.

En France, les architectes subversifs appartenant aux groupes politiques radicaux, ne dessinent pas, ne projettent rien, refusent l'utopie, mais théorisent sur une architecture et un urbanisme politisés, au service, tout entier, de la classe ouvrière, avec l'idéal d'une participation citoyenne contre l'ordre établi ; beaucoup sont engagés dans les luttes pour le droit au logement avec les habitants, et tentent de venir en aide aux exclus des centaines de bidonvilles qui s'érigent partout dans le pays. Ainsi, opposent-ils aux projets des architectes Pop, utopistes, contre-utopistes, un discours politique, inspirés et appuyés par les grands penseurs de l'époque, Sartre, Debord, Lefebvre... Les luttes du front écologique sont jugées «_infrapolitiques », taxées de « corporatisme petit-bourgeois_», comme un « front secondaire de la lutte des classes ». Daniel Guibert évoquait ainsi la liquidation de l'architecture :
« La vision architecturale avait été largement relativisée, au bénéfice de l'activisme de rue, au bénéfice de l'activisme d'une reconquête de l'espace généralisé de la société. Là, il n'était plus question d'architecture. L'architecture était à la limite relative, subsidiaire. C'était même un bouche-trou, on n'en avait plus rien à faire. Ce n'était pas ça le bon enjeu. L'enjeu était la reconquête de l'espace social total, sous d'autres formes, selon d'autres régimes.» Gare à l'urbanisme. Entretien, La parole errante.
Jean-Pierre Le Dantec, figure majeure de ce mai 68, évoquait :
« Il y a eu dans le mouvement de 68 et sa suite un certain nombre de jeunes gens parmi les plus brillants, qui venaient d’obtenir leur diplôme ou qui étaient sur le point de l’avoir, et qui ont une critique radicale de l’architecture – que Bernard Huet, par exemple, ne peut pas comprendre. Ils disent : 'L’architecture, on en fera après la révolution. Pour l’instant, c’est une machine à opprimer le peuple' D’ailleurs, Castro, Portzamparc maniaient le mot 'architecte' comme une insulte : 'Bande d’architectes !' Il y a cette rupture-là qui est très forte pendant quelques années.»

Puis, avec un temps de retard, alors que s'estompe progressivement l'idée de changement révolutionnaire, nombre d'entre eux s'occuperont d'architecture alternative, d'autres passeront des luttes urbaines à l'élevage de brebis dans les Cévennes, de la participation à l'autonomie totale. Jean-Pierre Le Dantec, décrivait ainsi cette transition :
« Une tendance dans laquelle je suis, qui est plutôt sur l’architecture alternative, celle qui s’intéresse déjà au solaire, à l’écologie mais aussi à l’autoconstruction. Les cabanes comme cela se faisait aux Etats-Unis ; Hassan Fathi, l’architecte égyptien, qui construisait avec le peuple, comme on disait, et qui a écrit de beaux livres là-dessus. On monte avec un enseignant d’architecture une sorte d’atelier pour fabriquer des techniques alternatives dans la cour. En fait, cette tendance est très en relation avec ce qui se passe à l’époque dans le pays, à savoir les mouvements des communautés où l’idée d’auto-construction est très importante puisque la plupart d’entre eux s’établissement à la campagne, dans des endroits paumés, où ils se mettent à reconstruire des hameaux ou des villages. Ils font tous de l’élevage de chèvres. Je me souviens d’anciens de la Gauche Prolétarienne et de l’UJ qui avaient formé dans les Cévennes une coopérative qui s’appelait les Barbus bâtisseurs et qui, après avoir refait tout un village, en faisaient pour d’autres. Il y avait une vraie tendance à chercher d’autres mouvements qui étaient aussi en relation avec le Larzac et puis tout ça à ce moment-là. On produit, par exemple avec Laberthonnière, la crèche sauvage où les enfants amenés par leurs parents étudiants venaient. [...]

Le célèbre critique et historien de l'urbanisme, anarchiste déclaré, Michel Ragon évoquait la mort de l'utopie architecturale, évacuée par Mai 68 : le mouvement qui devait libérer les imaginations (« rêve ou crève ») en a été le fossoyeur, « la prospective des visionnaires s’est arrêtée » :
« Les architectes ne voulaient plus innover mais construire des logements pour absorber la population des taudis et des bidonvilles. Moi, je voulais la ville des futurologues, de la prospective mais ça n’a pas marché. Les architectes de Mai 68 ont forgé le slogan 'construire pour le plus grand nombre', pour le peuple. Ils ont construit des barres, des tours et des pavillons qui s’étendaient à perte de vue avec de petits jardins. La qualité primait sur la qualité.»

A l'utopie, à l'utopie négative, à l'ironie, au joyeux Pop Art succède à présent le Réalisme raisonné en architecture, et le retour à la ville traditionnelle, à l' "architecture urbaine' ; et dans ce nouveau cadre architecturo-culturel d'italophilie intellectuelle, disparaissent également, surtout, les questions soulevées par les architectes radicaux concernant l'écologie et l'environnement, dans les domaines de l'urbanisme et de l'architecture.




Le retour à la ville traditionnelle marque ainsi une régression intellectuelle, car pratiquement, les architectes théoriciens, et ce quel que soit leur style architectural, moderne ou historiciste, Hi-Tech ou pseudo antique, renoncent à ré-inventer la cité pour prendre comme modèle l'urbanisme d'Haussmann qu'il convient d'adapter à la vie ville modernes, et dans ce cadre appauvri resurgissent les fantômes du passé paysager, les théories du jardinier Alphand, ses squares et ses parcs urbains, ses boulevards plantés d'arbres au garde-à-vous. La technocratie urbaine, pour un court instant, s'y opposera, comme elle s'était opposée jadis aux thèses de Le Corbusier, encore partisans de solutions architecturales méga-structurelles, qu'ils ne maîtrisent pas mais qu'ils comprennent ; mais bientôt, grands administrateurs de l'Etat et ingénieurs des Ponts et Chaussées, inspirés aussi par la véritable campagne de propagande intellectuelle et partisane faite par les revues spécialisées, qui hier encore jugeaient stériles les propos des architectes-urbains, à présent convaincues par ces derniers, l'Etat, donc, leur accordera bientôt quelques attentions, en les invitant à participer aux concours pour la conception de villes nouvelles, ou d'un nouveau quartier, d'un immeuble d'habitations sociales. Aux prétentions hystériques post-antiques de l'architecte monumentaliste Ricardo Bofill, répondent celles rétrogrades teintées de démagogie intellectuelle d'un groupe d'architectes, tous aujourd'hui célèbres, Eupalinos Corner, celles aux accents populistes des architectes Lucien Kroll, Alain Serfati, appuyant leur argumentaire sur la relecture des pratiques populaires, pour la conception de lotissements de maisons.

Henri Lefevbre appelait à la construction d'« espaces différentiels », et déjà en 1969 (De la science à la stratégie urbaine, Utopie n°2-3) il répliquait à cette tentation d'un retour nostalgique vers un passé:
« Il ne peut plus être question d’une 'pensée de la ville' qui se bornerait soit à déplorer l’aliénation humaine dans la société actuelle (par individualisme atomisant ou par sur-organisation) soit à souhaiter le retour à l’antique communauté citadine, grecque ou médiévale.»
Le géographe et historien de l'urbain, Marcel Roncayolo, jugeait de la même manière cette référence à un passé idéalisé, cet appel aux mots arrachés à l'histoire : piazza, agora :
«Ces recettes, par un retour trop simple ou trop peu critique au passé, ne prennent de légitimité que d'avoir existé ; au mieux, elles expriment une nostalgie ; au pire, elles tendent à la mystification. C'est dire la désorientation de l'urbanisme comme pensée globale de la ville...»



L'architecture et l'urbanisme accompagnent l'entrée de l'économie capitaliste dans l'ère post-moderne, qui consacrera le néo-conservatisme, le triomphe de l'historicisme. Jean-François Lyotard écrivait dans La condition postmoderne
« Le grand récit a perdu sa crédibilité, quel que soit le mode d'unification qui lui est assigné : récit spéculatif, récit de l'émancipation.» (1979)
Plus de grands récits universalistes, fin de l'utopie, et de l'architecture politisée, mais une soumission parfaite, et un retour pour l'arrière-garde architecturale à un repli disciplinaire strict. Le célèbre architecte, aujourd'hui oublié, Henri Gaudin, désigné Grand prix national d'architecture en 1989, n'avait aucun scrupule à écrire :
« La pensée de l'architecture est commandée par le dessin ; c'est le dessin, le bout du crayon, qui est ma pensée elle-même.» (1984)

Le critique et architecte Bernard Huet, dans sa tentative d'inciter les jeunes architectes à se confronter au réel, un réel nécessairement impur, selon Le Dantec, l'argumentait en critiquant le drame de l'architecture, contrainte de redevenir architecture pure, une instance formelle privée d'utopie, au mieux, une inutilité sublime, et préférait ceux qui disent courageusement la pureté silencieuse et anachronique à quoi l'architecture est aujourd'hui condamnée. Même si cette pureté cache elle aussi des arrières pensées idéologiques, aussi anachroniques que pathétiques.

En 1975, alors qu'est déjà moribonde la contestation en architecture, et que l'on observe le retour au travail des révoltés, Henri Lefebvre insistait encore dans son livre entretien intitulé Le temps des méprises sur la nécessité de l'utopie, sur l'exemple de Constant Nieuwenhuis, l’idée d’une critique radicale de l’urbanisme et celle de la recherche d’une «_architecture d’ambiance », sans limiter l’action aux détournements d’espace et autres « dérives » pro-situationnistes. Et, en conclusion de son grand ouvrage La production de l'espace, il insistait :
« L’investissement spatial, la production d’espace, ce n’est pas un incident de parcours, mais une question de vie ou de mort._»



« Question de vie ou de mort_» : en 1973, déjà, dans la profusion de textes, d'articles, d'analyses publiée par les spécialistes écologistes et environnementalistes, retrouve-t-on souvent, en conclusion cette vision pessimiste, alarmiste. Rien n'émerge de sérieux dans les théories de l'intelligentsia architecturale concernant l'urbanisme et l'écologie, non pas parce que les architectes s'en désintéressent, mais parce que cela suppose, par définition, un travail d'équipe intégrant des experts aux formations très différentes, et un travail à l'échelle de territoire plus étendue qu'une ville. Conditions qui s'opposent frontalement à l'autonomie disciplinaire, comme l'observait en 1973, Vincent LABEYRIE :
« il faut en finir avec des approches spécialisées en fonction de méthodologies pompeusement dénommées disciplines. Cette pulvérisation des problèmes a contribué à la définition de stratégies erronées, responsables de la crise de l'environnement. [...] L'écologie reconstitue l'unité de la nature et des entités spatiales, considérées comme systèmes fonctionnels. Elle rétablit l'unité du front de la connaissance scientifique, détruite par la sectorialisation idéologique, conséquence de la spécialisation des formations à un stade de développement de l'humanité où la recherche du profit sectoriel et à court terme était devenu le moteur du développement économique.»
Il préconisait ainsi une approche interdisciplinaire, des collèges d'experts, mettant un terme aux approches sectorielles isolées, atomisées (ou aux technocrates planificateurs), et la réhabilitation du généraliste, comme premier intervenant et comme coordinateur : « pour gérer les écosystèmes, les généralistes doivent compléter les spécialistes.» Rôle pris par les géographes, considérant volontiers et de manière bien présomptueuse que leur discipline est par excellence «la» science de synthèse des diverses visions partielles de l'aménagement (cadre naturel, économie, urbanisme, etc.) ; ou la seule qui est au carrefour des sciences humaines et naturelles [45].
Et bien au-delà, à l'unisson d'autres écologistes, de différentes sensibilités politiques ou idéologiques, il implorait un nouveau type de capitalisme, comme le laissait entendre Phillipe de Saint-Marc :
« ce serait une étrange erreur que penser conserver la nature en maintenant inchangé le système économique qui la détruit ».
Un système économique capitaliste mondialisé ayant réussi a s'accommoder voire à s'inféoder les pouvoirs politiques, l'ensemble constituant les techno-structures dans le secteur de la planification [46].

Ainsi, le désintérêt des architectes de l'intelligentsia pour l'urbanisme environnementaliste est en partie expliqué parce qu'ils redoutent, après la catastrophe moderniste, de s'emparer de la grande échelle, qu'ils ne maîtrisent plus, et de s'engager dans la dimension politique qu'exige une telle démarche placée entre travail intellectuel éthique et technicité, au-delà de celles plutôt joyeuse ou morbide, de la moribonde architecture radicale, dont les protagonistes, à leur manière et au contraire, s'amusaient avec le grand territoire, surface idéale à traiter. Les architectes post-modernes s'y refusent et préfèrent préserver leur autonomie disciplinaire, s'y retrancher, s'adapter au réel plutôt que d'imaginer une énième utopie stérile, comme l'affirmait Manfredo Tafuri, de cette impossibilité de proposer des "contre-espaces" architecturaux, une alternative totalement inscrite à l'intérieur de structures qui conditionnent toute la nature même de la conduite du projet, qui est une contradiction évidente.
Quoiqu'il en soit l'Etat ne lui assigne plus ce rôle de thérapeute spatial, d'idéologue, il le cantonne à une fonction résiduelle, à des tâches s'apparentant pour les uns à celles d'un passé proche dans la tradition des Beaux-Arts, embellir la ville, ou plutôt, selon la terminologie de l'époque, le cadre de vie ; pour les autres à imaginer des systèmes constructifs économes en matériaux et énergie. Dans un sens, l'Etat reprend les critiques faites par l'école de Henri Lefebvre, et d'autres, dénonçant depuis longtemps, leur rôle de « démiurge », exprimée par l'insulte espèce d'architecte (dans le sens totalitaire) des maoïstes, arguments repris par le politique.
Et les élites technocrates de l'urbain, attentifs aux injonctions des géographes d'une nécessaire interdisciplinarité, seront à même d'organiser dans leurs services - Datar, DDE, agences d'urbanisme, CORDA, Plan Construction, etc. - des équipes plurielles, ou de s'adjoindre les services de la recherche universitaire. Dès lors, le rôle historique de l'architecte, en tant que visionnaire politique, et ainsi intégré au cadre productif, est terminé : la dernière utopie, digne de ce nom, proposée par un architecte, et ayant eu les faveurs de l'Etat français, est bien la ville parc, écologique, soulignons-le, de Le Corbusier.



En octobre 1973, les pays arabes membres de l'OPEP, décident d’augmenter unilatéralement de 70 % le prix du baril de brut et une réduction mensuelle de 5 % de la production pétrolière puis décide un embargo total sur les livraisons destinées aux États-Unis, et aux Pays-Bas, États qui soutiennent Israël alors en guerre. Le prix du baril de brut augmente de 3 à 11,65 $ en quelques semaines. La France, neutre, qui avait fait le choix du pétrole comme principale source d'énergie, n'est pas visée par l'embargo, mais les conséquences sont particulièrement dramatiques : importé en quasi-totalité, le brut fournissait les deux tiers de l’énergie primaire consommée, et 68% de son électricité. Nous connaissons les réponses faites par le gouvernement : économies d'énergie [47], plan de nucléarisation du pays, lancement du programme TGV, et entre autres, mobilisation du potentiel scientifique et technique.

Cette crise économique à laquelle se superpose la crise de l'environnement aurait pu être l'occasion pour les théoriciens de l'intelligentsia architecturale d'une refonte de leur pensée. Il n'en fut rien. L'architecte théoricienne Denise Scott Brown, auteure de l'essai Learning from Las Vegas, avec Robert Venturi et Steven Izenour, jugeait qu'il fallait au contraire réagir à cette nouvelle situation de manière réaliste, pragmatique, et renoncer à l'utopie, ou bien à une réponse technologique de la part des architectes, et les invitait à être «_des suiveurs, et non mener trop en avant.» Sa position peut résumer, grossièrement, le point de vue des intellectuels français concernés par l'urbanisme, d'agir, à présent, avec modestie, modération et réalisme.

Si l'utopie urbaine est ainsi sacrifié sur l'autel du réalisme, les architectes théoriciens s'impliqueront peu à concevoir une architecture moins énergivore, en réponse aux deux crises. Ici, les intellectuels laissent ce type de recherche aux architectes bricoleurs et aux techniciens des différents services de l'Etat [48]. Le Comité de la recherche et du développement en architecture (CORDA) créé en 1972, et le Plan Construction (1971) intensifient divers programmes (recherche technique et expérimentations) d'architecture solaire dans le domaine de l'habitat ; au sein des Ecoles d'architecture se créent des laboratoires de recherche dédiés à l'architecture économe en énergie (solaire, bio-climatique, etc.). L’active architecture ou l’architecture solarisée suscitent l'intérêt d'une poignée d'architectes et d'un nombre plus grand d'étudiants. La référence de ces modèles d'architecture alternative reste bien les expérimentations faites aux USA par les premiers constructeurs usagers, notamment celles de Steve Baer et David Wright, et du groupe britannique Street Farm. Un jeune architecte, Alain Liebard, spécialisé de l’énergie solaire, son diplôme à l’Unité pédagogique n° 6 de Paris et deviendra en France un pionnier des énergies renouvelables. Il évoque ainsi l’intérêt des recherches solaires dans les années 1970 :
« à partir de 1973 jusqu'aux années 1980, l’envolée pour l’énergie solaire est notable. Il faut rappeler que la société des maisons Phénix avait des maisons solaires sur catalogue, et il s'en est construit un certain nombre. Également, les Caisses d'Épargne distribuaient, à tous leurs guichets en France, des triptyques publicitaires pour vendre un produit financier qui permettait aux particuliers d'acheter des chauffe-eaux solaires._»
Cela étant, malgré cette convergence d'intérêt entre l'Etat et la recherche techniciste plus ou moins expérimentale, l'intelligentsia architecturale reste imperméable à ce déluge, ce brouillement d'idées nouvelles : selon les témoignages, simplement, ils critiquaient les formes et les matériaux qu'obligent l'architecte solaire, en exemple, les pentes trop inclinées des toits où sont fixés les panneaux photovoltaïques, éléments en outre peu esthétiques... ; et les normes trop contraignantes, le surcoût important par rapport aux économies et aux performances énergétiques faites, tout ceci réduisant d'autant leur innovation... créatrice.

L'inventivité de l'intelligentsia architecturale dans le domaine de l'architecture écologique fut long à venir. Si l'on parcourt, avec Jacques Lucan, l'histoire de l'architecture en France, l'on trouve au sein de la production de la star-chitecture, le premier édifice consacrant un timide intérêt pour l'écologie, en 1987, avec la nouvelle école d'architecture de Lyon à Vaulx-en-Velin, bel édifice, en outre, conçu par les architectes Françoise-Hélène Jourda et Gilles Perraudin qui ont expérimenté ici la dimension bio-climatique :
« C’est en recherchant une réponse architecturale au problème des économies d’énergie que nous avons conçu une école tournée vers l’intérieur, autour de patios-serres, à la fois espaces-tampons et capteurs solaires. »
Ils inventent également « la première double façade au monde, qui, bien sûr, ne marchait pas », précisait Françoise-Hélène Jourda, pionnière de la Bio-architecture devenue célèbre qui dans ses interviews admettait être à la fois une enfant du choc pétrolier, marquée par la « chasse au gaspi », et une post-soixante-huitarde inspirée par « l’architecture solaire » version Larzac. Et son expérience laborieuse pour imposer, en France, ce type d'architecture, au contraire mieux reçue dans les pays germaniques ; pour expliquer ce long retard hexagonal, elle évoquait, pêle-mêle, les lobbies énergétiques français ou le quasi-monopole des groupes de construction ; le dédain pour l’architecture non spectaculaire qu’elle revendiquait :
« Construire compact, ramassé, c’est se mettre en marge de ce qui est médiatisé, du monumental, analyse-t-elle. Renoncer à la forme demande du courage. Chaque projet, je commence par le trouver moche ! »
Et Françoise-Hélène Jourda insistait surtout du :
« désintérêt quasi total des grands architectes pour la question du développement durable – qui remet en question leur écriture architecturale ».

Il n'est pas surprenant de constater que le retour vers les valeurs portées par la ville ancienne effectué par l'intelligentsia italophile s'épanouit sous le septennat de Valéry Giscard d'Estaing, lui-même porté par un net conservatisme urbain et architectural qui l'engage dans la même voie historiciste : une série de législations sont votées sous sa mandature pour tenter de contrer l’urbanisation des métropoles, d'améliorer le « cadre de vie » et l’habitat, la qualité architecturale, etc., et à préserver l'environnement naturel. Il interdit, par exemple, la construction de tours dans Paris intra-muros. Giscard, inspiré par Le droit à la ville d'Henri Lefebvre, renforce même le principe de « la participation » des citadins et des usagers aux aménagements de la ville, argumentaire phare du Parti Socialiste Unifié qui constituait une instrumentalisation politique de la ville.



Ainsi, assiste-t-on à partir de 1974, à une sorte de convergence entre l'Etat et les élites urbano-architecturales, au-delà de leurs styles, autour de l'idée post-moderne, du mythe des vertus sociales de la ville historique, polarisant une critique des thèses modernistes. Et d'un autre côté, le plus à gauche, les ministres de l’Equipement Albin Chalandon et Olivier Guichard puis le Président Giscard d’Estaing et son ministre Robert Galley reprennent les idées du « Droit à la ville_» d'Henri Lefebvre, en les adaptant à leurs porpres desseins, en les vidant de toutes substances révolutionnaires. Dans le même esprit que celui qui avait présidé à la création du premier ministère de l'Environnement, chargé, lui, de désamorcer la contestation des premiers mouvements politisés écolo et de procéder à la technicisation de l'écologie, dans le sens de dépolitisation.

A partir des théories d'Henri Lefebvre qui s'institutionnalisent et influencent le monde politique et technocratique [49], s'opère un changement d'idéologie et d'application, privilégiant comme cadre de réflexion et d'action, l'individu, sa vie quotidienne en société, dans l'espace. C'est-à-dire ses conditions de vie. Ce changement est impulsé par la fin de la crise du logement, en voie d'être résorbée (selon le gouvernement si l'on décomptabilise les bidonvilles où survivent les travailleurs immigrés), et donc, l'on passe d'une politique quantitative à des objectifs qualitatifs, de la crise du logement, à la crise urbaine, pourrait-on dire, symbolisée justement par les luttes urbaines. La convergence entre la pensée urbaine et la politique du gouvernement donnera naissance à la pensée dite « faible » en urbanisme, se caractérisant, entre autres, par le changement d'échelle effectué par l'architecte-urbain, l'échelle du quartier plutôt que celle de la ville, soit le « localisme » (ou l'acupuncture urbaine), et par la manière de procéder dans l'élaboration des projets en privilégiant, plutôt qu'un urbanisme autoritaire imposé par le haut, la participation de la base, la concertation avec les usagers, les habitants. La pensée faible en urbanisme qui propose l’exploration des possibles à partir du réel, du local, composant avec et pour les habitants, constitua une sorte d'exutoire pour les jeunes architectes ex-contestaires à présent impliqués intégrés dans les structures mêmes de l'Etat ; ils se contentent, avec foi et modestie, d’appréhender l’espace et leurs usagers, les habitants, comme des instruments privilégiés pour non pas changer la ville, mais améliorer leurs conditions de vie locale. Il ne s'agit plus d'inventer le futur urbain, mais de réparer ce qui existe, l'ancien, à l'idéal de la rénovation lourde des quartiers anciens, on oppose le concept de restauration, visant à préserver le patrimoine jadis considéré banal, mais aussi à maintenir leur composition sociale et la vie, les pratiques - quotidiennes - traditionnelles. Le changement social espéré se traduit paradoxalement en conservation. C'est là l'utopie des architectes et politiciens, voire des notables réformateurs.

Ce renoncement à l'utopie, en France, a de manière significative appauvri la pensée urbaine architecturale, qui s'est privée d'une vision théorique l'amenant, logiquement, vers l'écologisation de l'urbanisme ; l'intelligentsia architecturale n'a pas été en mesure de pré-voir, une fonction de l'utopie, ni même de soupçonner, les grands changements impulsés par le Développement Durable dans leurs propres domaines.
Preuve en a été donné par leurs propositions insipides, grossières et parfaitement rétrogrades faites dans le cadre de la consultation pour Grand Paris, organisée sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Le plus inquiétant, sans doute, nous est donné par le projet des architectes anglais du groupe Archigram, Tuning London : datée de 1972, cette série de propositions pour le réaménagement de différents lieux de la capitale, placées sous le signe du green urbanism, du spectacle et du ludique, comme des réseaux connectés, nous évoquent immédiatement celles réalisées, ou en voie de l'être dans le Paris de 2017 (45 années d'écart).




EPILOGUE
CORSE



L'histoire de l'architecture et de l'écologie reste à écrire, car les grandes lignes que nous venons d'esquisser n'abordent pas toute la complexité de la fabrique de la ville : aux actions de l'Etat, aux interventions des financiers, à la pensée théorique des avant et arrière gardes architecturales, intellectuelle et politique, aux luttes urbaines populaires, devrait se superposer une autre échelle, celle du local, du pouvoir du maire, allié intime ou adversaire potentiel du pouvoir central, qui partage ou pas, les décisions de l'Etat, de la DATAR, des technocrates et ingénieurs ; et qui a été le lieu de résistance et d'expérimentations urbaines architecturale novatrices ; et une seconde échelle plus particulière, la région, dans leur capacité à unir les efforts des notables et des militants, des politiques et des citoyens pour s'opposer aux décisions de l'Etat centralisateur, et affirmer leurs particularités, leurs cultures comme leurs paysages, et dans d'autres cas, leurs industries qu'ils entendent préserver. Territorialité ainsi définie par E. Soja comme :
« un phénomène de comportement associé à l'organisation de l'espace en sphères d'influence ou en territoires clairement délimités, qui prennent des caractères distinctifs et peuvent être considérés au moins partiellement comme exclusifs par leurs occupants ou ceux qui les définissent.»

Avec les grands travaux de l'ère des présidents De Gaulle et Pompidou, qui s'étendent à des régions entières, s'affirmera en réaction, en opposition, les luttes écologiques régionales ; luttes qui se conjuguent ou non, rejoignent ou s'éloignent des luttes politiques anti-colonialistes des groupes nationalistes, luttes territoriales opposant les partisans des projets de l'Etat (nationalistes ou non) et leurs détracteurs, dont nombre d'écologistes. Serge Moscovici dans La société contre nature (1972) mentionne qu’au-delà de la défense de l’environnement, il s’agit d'imaginer un nouveau rapport à la nature en postulant «_l’unité de la société et de la nature, [...] l’unité des sciences de l’homme et des sciences de la nature »:
« Le mouvement écologiste est moins un mouvement social, économique, qu’un mouvement “anthropologique”, c’est-à-dire qu’il s’adresse à des groupes qui ont un certain enracinement dans un certain territoire, à des groupes qui n’ont pas une expression directe sur le plan social et économique, comme les femmes et les jeunes.»

Ainsi, se réveille le régionalisme languedocien avec l'aménagement du Golfe du Lion et la construction des cités balnéaires et de leurs équipements ; celui de la région des Landes, pour les mêmes motifs ; la construction des premières centrales nucléaires, la pollution du Rhin, organisent la résistance de la région Nord-Est, et des régions voisines de l'Allemagne ; la construction des stations de sport d'hiver, notamment celles du Parc de la Vanoise suscitent la résistance acharnée d'une partie des habitants de la région, et une solidarité internationale ; de même la résistance occitane au Larzac, focalisant l'attention des écologistes de la France entière, et des paysans-travailleurs d'autres régions ; plus tardivement, la construction de plusieurs centrales nucléaires en Bretagne favorisera le développement des groupes nationalistes, et des actions terroristes ; régionalisme actif que l'on retrouve aux Antilles.

En Corse, les luttes menées par les différents groupes nationalistes, régionalistes, indépendantistes entre 1960 et 1980, concernent autant leur lutte politique que celle pour la protection de leur inestimable patrimoine naturel. Et force est de constater que la Corse est bien la seule région de France, de la méditerranée, ayant réussi à le préserver, et en grande partie, son littoral, à cette époque où n'avait pas encore été créé le Conservatoire du Littoral (1975) et voté l'importante loi Littorale (1986). Les attentats terroristes ont bien sauvé l'ïle de Beauté de l'avidité des promoteurs, et des visions de l'Etat pour son développement, identiques à celles qui avaient présidé au projet d'aménagement du littoral du Golfe du Lion. A ses actions, s'ajoutent celles pacifiques et légales des associations engagées dans la protection de l'environnement, et de certains élus locaux ; mais selon Corsica Libera :
« à cet égard, c'est bien le mouvement national – et particulièrement la lutte déterminée du FLNC contre la spéculation immobilière - qui a permis de limiter le bétonnage de notre littoral. » Corsica 21, U prugettu, 2015.

Plusieurs mobilisations fondatrices du nationalisme corse renfermaient une forte dimension environnementale et écologique, dont une des premières concernait la décision unilatérale de l'Etat, de créer un centre d'expérimentations atomiques sur l'île. Le réveil nationaliste en Corse s'effectua également en réaction contre la venue en masse des rapatriés des colonies Nord-africaines après la fin de la guerre (1962), organisée par l'Etat, qui en outre leur distribuait généreusement aides et terres, au détriment des Corses. Apparaît les termes de colonisation au sein du mécontentement généralisé. Mais c'est bien la défense de l'environnement qui, dans les années soixante et soixante-dix, occupe à divers degrés les régionalistes non-violents de l’Action régionaliste corse (puis l’Action pour la renaissance de la Corse), des indépendantistes plus virulents de la Cunsulta di i studenti corsi, du Fronte Paisanu Corsu di Liberazione, et de Ghjustizia Paolina, opposés au schéma d'aménagement de l'île proposé par l'Etat en 1971, réservant une place prépondérante à l'essor de l'industrie touristique, impliquant la construction de complexes hôteliers et leurs équipements de loisirs, et de grandes infrastructures routières. Cela étant, l'Etat est bien conscient que le tourisme de masse ne se conjugue pas avec la préservation des beautés naturelles de l'île ; selon le rapport prospectif pour le schéma d'aménagement de la France, élaboré en 1970-71 à la demande de la Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action régionale (DATAR) par une équipe de l'Hudson Institute_:
« L'industrie touristique se développe actuellement en Corse ; il paraît donc de la plus grande importance de préserver la beauté naturelle de l'île, en luttant contre les projets de construction à bon marché, bâclés et peu solides qui sont généralement le fruit de la spéculation. Des lois efficaces d'aménagement s'avèrent nécessaires pour répartir, canaliser et concentrer le développement. Le nombre de projets actuellement à l'étude est suffisant pour 'gâcher' l'île et hypothéquer l'atout majeur que constitue sa beauté.»




Les groupes autonomistes dénoncent publiquement ce projet de «_baléarisation de l’île » et la destruction environnementale écologique qu'elle laisse supposer, et réaffirment leur attachement au patrimoine naturel - exceptionnel - de l'île de Beauté, leur héritage qu'ils entendent protéger ; et débutent alors, les actions terroristes écologistes destinées à «_sauvegarder » le littoral et lutter contre la spéculation immobilière et la « spoliation » de la terre corse ; et au-delà, de donner au peuple Corse, les instruments lui permettant de décider de son propre avenir, tant il est vrai que le schéma de 1971 avait été établi sans grande concertation (outre les députés corses), et ne prit pas en compte les remarques du Conseil général. Le tourisme est clairement dénoncé comme une industrie spoliatrice, au bénéfice de capitaux étrangers, une industrie «_monopoliste et coloniale », aux seules mains de « grands trusts_», génératrice de « désinvestissement » et d’«_appauvrissement ». L'opposition s'en mêle, Louis Le Pensec, porte-parole socialiste dénonça une « situation de type colonial », où « les populations corses sont de plus en plus dépossédées du contrôle de leurs activités et se voient reléguées dans des emplois subalternes ».




Les actions terroristes qui augmentent à partir de 1971, celles des associations de défense de l'environnement, l'opposition au programme du gouvernement par nombre d'élus locaux, bref tout ceci incita, sans doute, l'Etat à nommer en décembre 1974 Libert Bou à la tête d'une mission interministérielle pour l’aménagement et l’équipement de la Corse, qui illustre bien la volonté du gouvernement de Giscard à imposer de manière différente l'autorité de l'Etat en matière d'urbanisme, comme nous l'avons souligné, et d'introduire, en Corse plus qu'ailleurs, la participation et la concertation. Libert Bou est envoyé en Corse en tant qu'émissaire et conciliateur, rencontrant tous les acteurs de la vie politique, y compris ceux de l'ARC, reconnaissant les «_déséquilibres graves, générateurs de tensions sociales, économiques et politiques contradictoires » frappant « une île dont les beautés naturelles ont été miraculeusement sauvegardées par leurs habitants en face d’un monde saccagé par l’urbanisme à outrance et la pollution_». Il recommandait de « sauvegarder la langue et la culture corses », de « bannir les productions et activités de masse », de « sauvegarder les richesses naturelles_» de l’île. Il rédigera la Charte de développement économique de la Corse, présentée en juin 1975, un projet de développement économique réformiste et audacieux : «_Il s'agit de faire définir par les Corses eux-mêmes une politique du développement économique permettant de concilier les exigences du présent avec les valeurs fondamentales du passé.» Le rapport met l'accent sur la maîtrise foncière, la rénovation rurale et le développement intérieur de l'île, préconise un tourisme mesuré qui sauvegarde les sites et l'identité culturelle, et favorise la promotion des initiatives locales, elle insiste sur la création d'entreprises diversifiées, de petites unités non polluantes.
En fait, ce programme n'est qu'une version remaniée du schéma d'aménagement de 1971, et malgré de généreuses concessions, il sera mal accueilli par les élus locaux traditionnels, et les indépendantistes, dans le jeu toujours instable et compliqué des rivalités clanique et politique particulières à la Corse. La charte est ainsi remaniée et appauvrie, approuvée par le Conseil général, puis votée au Conseil des ministres ; mais ne contente ni les réformistes ni les indépendantistes : en août 1975 les militants armés - à l'origine contre les actions armées - de l’Action pour la renaissance de la Corse occupent une ferme vinicole à Aleria (appartenant à un exploitant rapatrié compromis dans un scandale de chaptalisation), qui sera prise d'assaut par les forces militaires, faisant trois morts. Libert Bou sera démissionné en 1976, sa mission de concertation, ou plutôt sa tentative de convaincre les autochtones, ayant échoué ; le Gouvernement exprima le refus d'un statut politique particulier pour la région corse qui aurait pu apparaître comme une première concession accordée aux tenants de l'extrémisme et de la violence.

Xavier Crettiez


La même année est créé le Front National de Libération Corse. Xavier Crettiez, spécialiste de La question corse (1999), expose avec rigueur et intelligence, l'idéologie du mouvement nationaliste et en particulier du FLNC, cette forme d'alliance et pratique entre un militantisme vert préconisant la défense de l'environnement et des revendications politiques de type nationaliste. L'affirmation idéologique du FLNC s'est fait sur la nécessité partagée de défendre la terre corse confrontée à la spéculation immobilière.
«_En ciblant l'essentiel de sa violence sur les biens matériels de ceux qu'il accuse de spéculation, le FLNC va se constituer en véritable défenseur - et principal représentant - de l'écologie insulaire et s'assurer ainsi une légitimité politique auprès d'une large partie de la population. [...] En alliant habilement défense de l'environnement, préservation de la terre et de son peuple et stigmatisation de l'absence d'une politique publique environnementale, le FLNC va construire son discours politique et son répertoire d'actions militaires autour de la question de l'écologie. La transposition d'un "ecolo-nationalisme", ou nationalisme écologique, sur le terrain de la lutte armée va offrir aux clandestins une visibilité politique et médiatique importante en même temps qu'elle leur assurera une certaine popularité. Cette politisation extrême des enjeux environnementaux, au point de conduire à des démonstrations violentes, va paradoxalement marginaliser les formes d'écologie traditionnelle. [...] il est possible de penser que la revendication écologique en Corse soit devenue le monopole du mouvement nationaliste, légitimement autorisé par une pratique militaire ciblée, à inscrire l'écologie comme enjeu politique majeur dans l'espace local. [...] En devenant l'expression même de la revendication écologique, les nationalistes clandestins vont acquérir une légitimité certaine auprès d'une population sensible aux enjeux environnementaux et traditionnellement méfiante vis-à-vis de l'étranger et des projets démesurés de l'Etat en matière touristique. En se penchant de manière détaillée sur les actions militaires du FLNC, on s'aperçoit qu'une importante partie du répertoire d'action est dirigée directement contre des cibles accusées de dénaturer le paysage ou d'encourager la spéculation immobilière. [...] Ce choix opérationnel et idéologique d'une contestation du tourisme et des atteintes supposées à l'environnement en Corse constitue une importante ressource en terme de visibilité et de reconnaissances politiques. A travers des attentats spectaculaires occasionnant d'importants dégâts matériels, mais limitant les risques humains, l'organisation clandestine s'assure une couverture médiatique croissante sans susciter les réactions hostiles qu'engendrent plus intensément les atteintes aux personnes.»

Xavier Crettiez poursuit son analyse en affirmant que le discours écolo-nationaliste et la pratique clandestine qui en découle apparaît justifié non seulement par le respect d'une éthique naturaliste et écologique, mais plus encore par la volonté de l'opposer aux carences de l'administration en matière d'occupation des sols, aux déficiences de l'Etat en matière d'aménagement écologique du territoire. Le mouvement nationaliste s'est ainsi instauré en concurrent de l'Etat et des administrations publiques en matière d'aménagement et de protection du territoire. De même, les conférences de presse, se font toujours dans le maquis, lieu symbolique de la rébellion corse, reprenant à son compte cette longue tradition locale du banditisme. Ainsi, sur la seule période 1976-1978, les services de gendarmerie ont comptabilisé 809 attentats, dont 166 ont visé des biens et édifices publics et 643 des biens privés. D'autres groupes cohabitent, dont le pacifique l'Unione di u Populu Corsu, qui a perdu de nombreux militants avec la création du FLNC, et compte se régénérer grâce à un combat écologiste susceptible de mobiliser la population. Un de ses premiers militants, François Alfonsi (issu de l'extrême gauche, type Mao-spontex et futur député écolo européen), déclarait dans un entretien:
« Notre mouvement a toujours défendu une politique environnementale. J’ai eu 21 ans en 1974, et j’ai pu voter aux présidentielles ; mon premier vote a été pour René Dumont. En Corse, on était déjà sensible à ces questions. Le lotissement balnéaire du Languedoc-Roussillon décidé par l’État gaulliste au début des années 1960 avait servi d’avertissement. De plus, des projets privés touristiques gigantesques menaçaient dès la fin des années 1960 les côtes sauvages et préservées de l’île, dans l’extrême Sud, à la Testa Vintilegna où une société d’investissement projetait la construction d’équipements hôteliers de 25.000 lits, dans le Nord, aux Agriates où la banque Rothschild acquérait des terres par milliers d’hectares. Les gens commençaient à comprendre qu’ils risquaient d’être les Indiens de la réserve.» Revue Vacarme, juin 2013.

Le petit livre vert du FLNC daté de 1977, commente la répression culturelle de la France qui « a défiguré l'architecture traditionnelle de nos maisons, nous prend nos pierres, notre décor pour y mettre ses cages à touristes et ses montages de béton_», installant en Corse le tourisme des camps de concentration. A l'image de la défense de l'environnement, s'y ajoute celle d'une conservation du patrimoine, préoccupation centrale en France, qui en Corse conjugue « Conserver un patrimoine pour conserver une identité_» et, une volonté de résurgence d'un socialisme endogène issu des traditions communautaires ancestrales, socialisme plus ou moins vague afin de contenter les avis divergents. Mais l'ensemble de ses idéaux reflète en quelque sorte une politique davantage conservatrice et passéiste que novatrice. A cet égard, le FLNC évite les tentations marxistes des groupes nationalistes de l'extrême gauche armée (ETA basque, IRA irlandaise, PKK Kurde, etc.), et la pure logique terroriste qui fait de la violence le moyen et la fin du combat politique. Yves Stella, reponsable politique présumé du FLNC, déclarait devant la cour de sûreté de l'Etat en septembre 1980_:
« Je ne considère pas que l'action menée par le FLNC est une lutte armée. Une lutte armée implique que l'on a décidé de tourner ses armes en direction d'un être humain. Nos armes, nous les avons tournées vers les biens que nous avons partiellement endommagés ou détruits. C'est ce que j'appelle de la propagande armée.»
Choix de la propagande armée dont l'objectif est d'associer le peuple à leur cause. Une directive du FLNC intitulée « Éléments d’analyse en vue d’une réflexion interne » datée de 1985 stipulait :
« En résumé, notre action militaire doit avoir le souci permanent de se situer en dehors de la stratégie terroriste, de s’enraciner dans la réalité socioculturelle corse, et de s’adapter le plus possible à la conjoncture : c’est ainsi que nous pouvons amener l’opinion publique vers nous. La recherche de l’adhésion populaire doit être notre objectif constant. »
Selon Edmond Simeoni, co-fondateur avec ses frères en 1970 de l'Action Régionaliste Corse (ARC), l'unité serait ainsi une des conditions de réussite :
« L'exemple est clair ; la sensibilisation, la lutte sur tous les terrains de tous les gens et organisations éclairés sont seules de nature à dissuader les prédateurs, les malfaiteurs qui ont un unique souci : le profit, au détriment de la santé et des intérêts collectifs des populations.»

Une violence qui a permis, comme le laissait entendre Dominique Voynet, l'écolo Ministre de l'aménagement du territoire et du développement :
«_Historiquement, beaucoup de ceux qui plaidaient pour accroître les compétences des élus, ou pour l'autonomie, ont toujours insisté pour préserver la Corse des appétits des investisseurs qui ne respectaient pas la loi. Le plasticage des bâtiments est injustifiable, mais il faut bien reconnaître que le message anti-spéculation a souvent été porté dans le passé par les autonomistes.»

Ou selon la déclaration de l'ancien ministre et député corse José Rossi (centre droit) à l'Assemblée nationale :
« On a bétonné le Languedoc-Roussillon, la côte Ouest de la France, la côte d’Azur. La Corse n’y aurait pas échappé […] s’il n’y avait eu, sur le terrain, des gens pour réagir et créer, par des actes illégaux et condamnables, une situation de désordre général, qui a indiscutablement nui à son développement harmonieux et tranquille, mais l’a également protégée contre le bétonnage de ses côtes. »
Ajoutons au propos de ce député, comme éléments explicatifs, la crise de 1974 qui pour un temps occupa les gouvernements à économiser [50] afin de financer en priorité le programme de construction des centrales nucléaires, la politique de désengagement de l'Etat des grands travaux à l'échelle régionale, y compris pour les villes nouvelles de la région parisienne, et effectivement la création en 1975 du Conservatoire du Littoral qui se porta acquéreur des sites protégés par le mouvement nationaliste.

Ainsi, le mouvement écologique, en France, n'était pas entièrement placé sous les idéaux de la non-violence et du pacifisme, inspirés par Gandhi, Henry David Thoreau, Lanza del Vasto ou Martin Luther King, etc. Avant l'annonce de l'Etat faite en mars 1974, de la construction des centrales nucléaires, les mouvements écolo sont divisés quant à la stratégie à adopter : non-violence ou guérilla écologiste, ou bien au centre, pacifisme combattif. Au Larzac, par exemple, les actions directes des militants de l'extrême gauche sont condamnés par les leaders de la lutte, et, dans un premier temps, les grandes messes pacifiques plutôt baba-cool guère comprises.

La formule guérilla écologiste apparaît fréquemment dans les ouvrages, articles de presse, et les fanzines écolo, qui exprime plusieurs tactiques : l'éco-sabotage et la désobéissance civile, mais qui s'oppose clairement au terrorisme ; pour les intellectuels, en particulier, guérilla écologiste signifie une critique à l'égard du système capitaliste par une propagande par l'information ; selon le militant écologiste Claude-Marie Vadrot, par une guérilla permanente, afin d'éveiller les masses, et notamment les classes populaires, une guérilla aux formes multiples plutôt qu'une intégration à la mécanique électorale. En 1973, la rédaction de Survivre et Vivre la définissait ainsi :
« Notre ligne de conduite face à ce système, c'est d'être son inattendu, d'apparaître là où il ne nous attend pas, ou comme il ne nous attend pas. Lui livrer une guérrilla idéologique multiforme, en essayant de faire apparaître notre positivité, de construire notre vision du monde, et nos amorces de contre société.»

En consacrant dans cette publication un article sur la journée de grève en Corse en 1973, contre la pollution des boues rouges, Denis Guedj écrivait un article élogieux, applaudissant à la réussite de la grève, à l'union de la lutte anti-boues rouges et de la lutte régionaliste, mais déplorant la réticence des syndicats (FO, CGT, etc.) à y participer. Il laisse entendre également au lecteur ces propres inquiétudes :
«_En 1871 à Paris, en Mai 68, les voyous sont sortis ; et chaque fois qu'ils sortent, que "ça" sort, on a peur. Ils nous font peur; "ça" nous fait peur, parce qu'on a aussi peur du désordre qui met bas un ordre, parce que cet ordre c'est aussi un peu nous. On a peur, et c'est là la vérité d'une révolution, et de chaque révolutionnaire. Où sommes-nous alors_? de quel côté_? celui de l'ordre mourant ou celui du désordre ? Impossible d'y répondre avant. C'est notre moment de vérité.»



En vérité, Survivre, mouvement intellectuel parisien, notoirement non-violent, pacifique ne pouvait souscrire à la guérilla écologiste armée du mouvement nationaliste. Et il est surprenant de contaster l'indifférence prodigieuse des mouvements écolo intellectuels organisés du continent, toutes tendances confondues, aux éco-echos explosifs provenant de l'île de Beauté ; préférant, à la propagande armée, celle des communautés rurales anarchistes Off-the-Grid américaines, ou l'activisme des Provos d'Amsterdam, maniant eux, la propagande pacifiste par le fait en milieu urbain ; et la lutte pacifique menée au Larzac, où s'opposent, extrême-gauche vindicative, néo-hippies cool, écolos intellectuels, paysans-travailleurs proches du PSU alliés aux paysans locaux, et une population rurale urbaine favorable au projet d'extension militaire.

Mais si d'une manière générale, en France, les manifestations pro-écolo se déroulent dans une ambiance bon enfant (on y va en famille, ou l'on passe un week-end ou de plus longs séjours au Larzac, etc;), tout change après mars 1974, lorsque le gouvernement annonce son plan de nucléarisation de la France. Au fur et à mesure que l'Etat dévoile les sites retenus pour implanter une centrale, un dépôt, son centre de retraitement, etc., l'Etat se voit confronté à une fronde populaire, à l'échelle locale, régionale, fronde relayée par des solidarités nationale et internationale. Pour de nombreuses luttes locales elles seront d'une extrême violence, qui n'atteint pas le degré de violence, de propagande armée des Corses, mais une vigueur sans pareil dans la désobéissance civile et le sabotage, et d'actions singulières non dépourvues d'un certain degré d'humour. Comme dans le cas corse, les mouvements régionalistes rejoignent les luttes écolo, ici anti-nucléaires, en particulier en Bretagne, où leurs militants mènent de nombreuses actions de sabotage, dont le “FLB-ARB” (Front de Libération de Bretagne-Armée Républicaine Bretonne – mouvement autonomiste breton), qui déclare « s’opposer par tous les moyens à toute implantation de centrale nucléaire sur le territoire breton ». De même, de nombreux militants de l'extrême gauche tentent de trouver en ses luttes un nouveau souffle, au fur et à mesure que s'éloigne le Grand Soir. En mai 1975, un attentat à l’explosif provoque d’importants dégâts à la centrale nucléaire de Fessenheim en construction, retardant sa mise en service de 10 mois. C’est le premier attentat en France contre une centrale nucléaire, et l’intervention est revendiquée par le « Commando Puig Antich-Ulrike Meinhof ».

Malgré toutes les tentatives entreprises par ce vaste mouvement anti-nucléaire, hétérogène mais massif, où s'opposent une multitude de courants, pacifique, réformiste, terroriste, etc., la construction du parc de centrales nucléaires se poursuivra, sites et chantiers seront protégés par les forces de l'ordre, les manifestations réprimées : le premier décès d'un civil écologiste, Vital Michalon, professeur de physique-chimie de 31 ans, adhérant à aucun parti, survient lors d'une manifestation à Malville, en juillet 1977.



L'architecte Claude Parent, figure historique et admiré de l'architecture Made in France, ayant un instant été proche du mouvement radical en architecture, reçu commande d'EDF, de camoufler quelques futures centrales nucléaires. Il comparait ces monstres nucléaires à de nouvelles cathédrales, marquant par leurs silhouettes majestueuses le grand paysage, mieux :
« Moi, ce qui me plaisait le plus, c’était les panaches [...] Ce qu’il y a de plus beau chez vous, c’est que vous faites des panaches qui sont propres, qui font une vapeur d’eau blanche, qui n’abîment pas le paysage et qui font un dessin gigantesque à l’échelle du paysage. Le vrai mythe de la transformation énergétique de votre petit machin d’uranium en électricité, quel en est le signe pour la population ? C’est ce panache. » (sic)
Mais précisait-il, des maquettes et des photomontages étaient également disponibles pour informer les populations locales :
« Les architectes intervenaient également auprès de la population et publiaient pour chaque site un dossier d’impact à distribuer aux habitants de la région concernée. [...] une communication ouverte. »
Et, sans rire, il préconisait d’installer des bases nautiques qui utiliseraient l’eau chaude des centrales (sic) :
« ils ont fait des piscines avec l’argent du nucléaire ! » s’amusait-il.







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NOTES


[35] «Le fait est que l’on ne peut plus concevoir la protection de la même façon. Lorsque l’on classe des milliers d’hectares… la notion de paysage naturel ne suffit pas, celle de paysage vivant est nécessaire: il faut admettre que le paysage puisse subir une certaine évolution, sous un contrôle sévère, afin que les traits n’en soient pas altérés, grâce à l’établissement d’un plan de paysage. Par rapport à la situation antérieure, où le classement s’appliquait à des sites ponctuels… et figeait en quelque sorte le paysage, cette nouvelle démarche implique non seulement un changement, mais un effort d’imagination…»
[37] André Fermigier déclare dans le Nouvel Observateur du 26 avril 1971 : « Si vous ne voulez pas que, par l’intermédiaire des architectes qui épancheront leurs états d’âme sur le carreau, l’affaire des Halles se termine par une autre victoire des prix de Rome, si vous ne voulez pas que le quartier, qui a toujours été le symbole du Paris populaire, devienne un quartier de riches et un quartier d’argent, défendez les pavillons ».
[38] Le New York Times s’engage à son tour dans la protestation avec véhémence dans son édition du 23 juin 1971 : « On attend des Français qu’ils soient civilisés […] La République a manifesté une singulière insensibilité à l’égard de l’esthétique et de l’urbanisme. Elle s’emploie activement à détruire Paris. […] Les Halles ont refusé de mourir, il faut donc les tuer pour les remplacer par les monuments du « commercialisme », de l’opportunisme, de la cupidité et de la bêtise bureaucratique : architecture de promoteurs et stations de métro. »
[39] Selon Yves Lacoste, géographe, qui participa à la Commission d’enquête : « en 1972, après la reprise massive des bombardements sur le Nord que l'affaire des digues a pris une ampleur qu'elle n'avait pas atteinte jusqu'alors : les protestations du gouvernement nord-vietnamien se multipliant, de hautes personnalités, le secrétaire général des Nations unies, Kurt Waldheim, et même le pape ont alors exprimé leur inquiétude. L'affaire a pris une telle importance que le président des Etats-Unis,en personne, a jugé utile de s'inscrire en faux et de déplorer publiquement que de telles personnalités puissent être si facilement dupées par la «propagande communiste». Le témoignage de l'ambassadeur de Suède à Hanoï, Jean-Christophe Oberg provoqua de nouvelles dénégations du Département d'Etat que la presse américaine reproduisit en bonne place,tout en souhaitant qu'elles correspondent bien aux réalités. Les journaux ne faisaient que traduire l'attitude de l'opinion américaine (y compris celle des partisans de Nixon et de sa politique de guerre), qui repoussait avec inquiétude ou indignation l'idée que des bombardements puissent être opérés sur de tels objectifs : ‘Les bombardements, soit, d'accord, mais pas sur les digues...’ Si l'on tente un raisonnement cynique, on ne voit pas très bien pourquoi cette opinion qui acceptait que des hommes, des femmes, des enfants soient brûlés vifs au napalm ou criblés de centaines de billes (en plastique pour que le chirurgienne ne puisse pas les repérer aux rayons X), pourquoi cette opinion ressentait ce malaise à l'idée de la noyade qui menaçait ces populations. Mourir noyé est somme toute une fin moins atroce que d'agoniser rongé par les brûlures du napalm ou celles du phosphore... »
[40] Le plus remarquable effet est La « révélation » de Sicco Mansholt, socialiste hollandais alors vice-président de la Commission européenne, qui écrit au Président de la Commission européenne une lettre dans laquelle il envisage une politique économique fondée sur « une forte réduction de la consommation des biens matériels par habitant [...], la prolongation de la durée de vie de tous les biens d'équipement [...], la lutte contre les pollutions et l'épuisement des matières premières ». Ce politicien auteur d'une réforme de la Politique Agricole Commune visant à accroître les gains de productivité au nom du productivisme technocratique, précise ses propos dans un entretien au Nouvel Observateur : « Il ne s'agit même plus d'une croissance zéro mais d'une croissance en dessous de zéro. Disons le carrément : il faut réduire notre croissance économique, notre croissance purement matérielle, pour y substituer la notion d'une autre croissance celle de la culture, du bonheur, du bien-être ».
[41] Au final, est proclamé solennellement :
« Nous sommes à un moment de l'histoire où nous devons orienter nos actions dans le monde entier en songeant davantage à leurs répercussions sur l'environnement. Nous pouvons, par ignorance ou par négligence, causer des dommages considérables et irréversibles à l'environnement terrestre dont dépendent notre vie et notre bien-être. En revanche, en approfondissant nos connaissances et en agissant plus sagement, nous pouvons assurer, à nous-mêmes et à notre postérité, des conditions de vie meilleures dans un environnement mieux adapté aux besoins et aux aspirations de l'humanité. » Et une nouvelle
organisation internationale est créée à l’initiative de René Dubos : le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, la plus haute autorité environnementale au sein du système des Nations Unies. Elle est responsable, au regard des réalités environnementales, de l'élaboration de régimes juridiques internationaux et se doit également d’attirer l’attention des gouvernements sur cette problématique comme d’encourager le développement de politiques communes dans ce domaine. Guère y croit. Cela étant cette conférence peut être considérée comme le point de départ de la « révolution de l’environnement », et de son osmose « contre-naturelle » avec le monde politique capitaliste.
[42] « Nous refusons de jouer le jeu de la lutte des classes car notre but est de faire prendre conscience et d’amener les gens à assumer pleinement leurs responsabilités d’hommes libres. Et nous ne saurions proposer des solutions dans les structures actuelles que nous combattons sous toutes leurs formes. » (in : Guide de la France des Luttes).
[43] Il s’attarde également sur la destruction des paysages des campagnes, évoque « les paysages industriels [qui] exercent une menace sérieuse de destruction aux dépens de paysages qui faisaient la joie du regard » ; déplore l'autoroute, plus étrangère encore aux campagnes que les autres voies principales de communication, « une apophyse urbaine » ainsi que « l'inévitable nécessité de créer de nouvelles surfaces urbanisées, d'exploiter sablières et gravières ..., de bâtir des centrales électriques et des usines, d'aménager des aéroports et des autoroutes ». Pour autant, les paysages « ne sont ni sacrés ni immuables, ils peuvent et doivent se modifier, ce sera sans dommage si cela se fait dans l'intelligence de leurs aspects hérités du passé ». Autrement dit, avec la préoccupation de réintégrer l' « esthétique plaisante » des paysages ruraux, en aménageant « les villes anciennes et nouvelles ... de manière que les hommes aient sous leurs yeux des paysages aimables ».

[44] En outre, entre 1976 et 1993, le Ministère de l’Agriculture a créé le Urban Garden Program, dont le but était de financer des programmes éducatifs pour les enfants et d’enseigner des techniques de jardinage et de conservation de la nourriture, notamment à travers des jardins de démonstration. Il a été initié entre autres par Frederick Richmond, un membre du Congrès et inspiré par le travail des Green Guerillas.


[45] Roger Brunet, géographe évoquait :
« Pour lutter contre la nocivité d'une appréhension partielle et tronquée de l'espace par des spécialistes de disciplines spécifiques et limitées dans leur objet (génie civil, économie...), il est indispensable de former des généralistes de l'aménagement qui aient une connaissance suffisante des diverses techniques pour dialoguer avec les spécialistes, mais surtout une vue globale des équilibres spatiaux pour jouer le rôle de coordinateurs et dispatchers. Dans cette formation, la géographie apparaît, avec l'écologie en général (conçue comme analyse des systèmes vivants), comme la discipline unificatrice par excellence. Ecologie et géographie donnent un sens et une unité aux divers apports de l'enseignement pluridisciplinaire._»
Dans ce jeu de rôle, le géographe Jean-Paul Ferrier les distribuait ainsi :
« il est évident que la démarche du géographe se situe à la fois en 'amont'de l'architecte ou de l'urbaniste chargé d'un projet, en 'aval' pour la critique scientifique des réalisations. [...] le géographe ne peut que constater une solidarité fondamentale avec l'architecte et l'urbaniste aux grandes échelles.»
L'espace, l'aménagement et la géographie, Espace géographique n°2, 1973.
[46] De même, les experts écologistes donnent dans la crise de l'environnement, une part de responsabilité aux sur-consommateurs, argument qui sera bientôt repris par les gouvernements, dans sa tentative de culpabiliser les citoyens, et en particulier, les citadins pollueurs !
[47] Pour les consommateurs, la conséquence la plus immédiate est la hausse importante du prix de l'essence (en 1974, 75 % des ouvriers possèdent une voiture) et du fioul domestique. Les premières réponses faites par le gouvernement du président Pompidou sont étonnantes :
- Interdiction de la publicité lumineuse, de l'éclairage des vitrines et des bureaux inoccupés entre 22 heures et 7 heures.
- Fin des émissions de télévision à 23 heures sauf les samedis, dimanches et fêtes.
- Economie de chauffage.
- Limitation de la vitesse automobile, renforcée.
[48] Dans le programme de recherche du CNRS, figurent le recyclage des déchets, et une optimisation d'utilisation des matériaux ; le développement de l'énergie solaire afin de ne pas laisser à l'électricité d'origine nucléaire le monopole de la production d'électricité. Un sous-groupe « habitat » du groupe énergie solaire est présidé par le directeur de l'Agence nationale de valorisation de la recherche (ANVAR). La première agence des économies d’énergie (AEE) est créée dès 1974 ; ; de même des grandes entreprises (EDF, ELF, Saint-Gobain ou Maisons Phénix, etc.), parfois associées à des laboratoires de recherche, se lancent dans ce type de programme.
En 1978, est créé le Commissariat à l'Energie solaire. Cette nouvelle institution coordonne l'ensemble des programmes et instaure des liens entre organismes institutionnels au niveau national et international. Des concours d'architecture solaire sont lancés par les instances françaises et européennes. Ils permettent d'analyser les différentes typologies existantes et les éléments fondamentaux de ce nouveau mouvement architectural. Après avoir soutenu et porté celui-ci durant une dizaine d'années, on constate un revirement de la politique énergétique française. Les programmes sont abandonnés, le gouvernement et les services publics se désengagent, laissant le secteur industriel solaire en crise et obligeant les principaux acteurs de l'architecture solaire à se reconvertir.
[49] Denis Goldschmidt et Jean-Pierre Garnier dénonçaient la récupération des discours de la gauche par la droite giscardienne_:
« “Changeons la ville pour changer la vie” ! Qui donc tient ces propos ? La gauche contestataire ? Les théoriciens de la “révolution urbaine” ? Des partis et des organisations décidés à affronter le capital sur le terrain du “cadre de vie” ? Il y a quelques années encore, la paternité de ces slogans n’eût fait aucun doute, pas plus d’ailleurs que l’identité de ceux qui étaient visés : promoteurs banquiers, industriels, technocrates et politiciens d’un régime qui avait permis à la bourgeoisie française de se lancer victorieusement à la reconquête de l’espace urbain. Or voici que ceux-là même qui faisaient main basse sur la ville reprennent aujourd’hui à leur compte les mots d’ordre qui servaient à les dénoncer, et inscrivent le “droit à la ville” au fronton de la “ société libérale avancée”. » La Comédie urbaine ou la cité sans classe, 1978.
[50] Le ministère de l'environnement est le premier économisé. En 1977, le journaliste Marc Ambroise-Rendu (Le Monde) critiquait la baisse des budgets des ministères consacrés à l’environnement :
« En fait, la part de l’écologie dans le train de vie de l’Etat a chuté de 40 % depuis l’arrivée au pouvoir de M. Valéry Giscard d’Estaing. (…) Les maires, les chefs d’entreprises, les citoyens admettront-ils longtemps que les pouvoirs publics cachent leur désengagement croissant derrière le rideau de fumée des déclarations en faveur de l’écologie ? »

En 1979, Philippe Saint-Marc, fondateur du Comité de la Charte de la nature (1972) et inspirateur écologique de V. Giscard d’Estaing démissionne du Haut Comité de l’Environnement, affirmant qu’« il est inutile de faire partie d’un organisme qui actuellement ne sert plus à rien » ; la participation des écologistes a été « paralysée par l’indifférence du gouvernement et l’hostilité de la technocratie_».

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